Skip to main content

Full text of "La "Louise" de Gustave Charpentier. Notes et impressions recueillies par Jules Nordi"

See other formats


^ 

=3 

m 

■"^  ^    "-m 

S— S 

1 

\ 

j 

i 

Mordi,  Jules               ? 

1 

■ 

ss=o 

La  "Louise"  de  Gustave     ' 
Charpentier                i 

■ 

i 

i 

i 

Uf{ 


i^ouise 


DZ 


Gustave  CHJ^RPCNTIÇif; 


NOTES 

ET 

IAiPf?essiONS 

rccueîines 
par 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  witii  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.arcliive.org/details/lalouisedegustavOOnord 


LA 


c  c 


LOUISE  „ 


Gustave    CHARPENTIER 

NOTES  ET  IMPRESSIONS 

RECUEILLIES 

PAPv 

JULES  NORDI 


A  MONSIEUR  Sylvain  DT"PriS,  a  l'impeccahî.k  et 

SAVANT    MUSICIEN,    SONT    DEDIEES    CES    QUELQUES 

NOTES.     Puissent-elles    faire    aimer     davan- 

TAOE     ENCORE       CE       t:HEE-D'(EUVRE     SIMI'LK'JENT 
ADMIRABLE  1 


DU  MEME  AUTEUR 

EDMOND  ROSTAND  ET  L'AIGLON,  i  volume 
de  60  pages,  contenant  le  résumé  très  détaillé  de 
l'œuvre.  Nombreux  extraits.  Impressions.. Opi- 
nions de  la  presse 1.25 

Notes  etimpressions  sur  LA  BOHEME  deGiacomo 
Puccini,  I  volume  de  60  pages,  contenant  l'ana- 
lyse complète  de  l'œuvre.  Renseignements  iné- 
dits. Nombreuses  illustrations.  (2"  édition)    .     .      0.60 

A  L'ÉTUDE 

Notes  et  Impressions  sur  LA  FILLE  DE  TABARIN  de 
Gabriel  Pierné. 


LA 


LOUISE 


II 


de 


Gustave  CHARPENTIER 
jSlotes  et  Impressions  recueillies 


par 


JULES    NORDI 


BRUXELLES 

IMPRIMERIE  VAXBUGGENHOUDT 
Rue  d'Isabelle,  42 

1901 


ML 
410 


I\r.  GrsTAVE  Charpentier 


(?!*)  'I*^  '^A^  ''*I^  ^I^  ■''I®  ^**"  '"''''^1  '**^  ^*^  ^"^  r»**)  'a^c-  -iV  '»*«^  ■^♦«-  'ï*»  f^*<s) 


l^'AUTEUR    ET 

LE     COMPOSITEUR 

GUSTAVE    CHARPENTIEP\ 


~--  ,■^ 


^rsTAYE  Charpentier  e>t  né,  en  ISCO.  à 
Dieuze,  un  chef-lieu  du  canton  de  la 
•^^^-ëi^  Meuithe,  devenu  Allemagne  depuis  1870. 
Emigré  a  Tourcoing  dans  l'ari-ondissement  de 
Lille  avec  sa  famille,  que  la  guerre  avait  ruinée, 
il  entra  comme  employé  dans  une  filature  ;  puis, 
ses  dispositions  musicales  s'affirmant  brillantes,  il 
s'adonna  à  l'étude  du  violon  et  suivit  avec  tant  de 
succès  les  cours  du  Conservatoire  de  Lille,  que  la 
municipalité  de  Tourcoing  lui  accorda  une  pension 
annuelle  de  1,200  fr.  pour  venir  terminer  au  Conser- 
vatoire de  Paris  son  éducation. 

Mis  à  la  porte  de  la  classe  de  violon  par  le  pro- 
fesseur Massard,  qui.  dérouté  par  le  caractère 
indépendant  et  la  nature  \ibrante  de  son  élève,  eut 
l'intelligente  stupidité  de  Tempècher  de  devenir  un 
virtuose,  Gustave  Charpentier  entra  dans  la.  classe 
d'harmonie  du  maître  indulgent  Emile  Pessard. 
puis  dans  la  classe  de  composition  du  maître  dé- 
voué Mas.senet.   En  1887,   il  achevait  brillamment 


—  6  — 

ses  études  musicales,  que  le  service  militaire  avait 
interrompues  pendant  une  année,  en  remportant 
à  son  premier  concours  le  premier  grand  prix  de 
Rome  avec  la  cantate  d'Augé  de  Lassus  :  Didon. 

De  la  Villa  Médicis,  il  rapporta  les  Impressions 
d'Italie,  la  Vie  du  Poète  et  le  premier  acte  de 
Louise,  qui  furent  les  trois  «  envois  de  Rome  » 
auxquels  sont  obligés  réglementairement  les  lau- 
réats de  l'Institut. 

Aux  Concerts  Colonne  et  Lamoureux,  un  succès 
unanime  accueillit  l'exécution  des  Impressions 
d'Italie,  cinq  poèmes  symphoniques  évocateurs  de 
l'Italie  amoureuse,  rêveuse,  grandiose,  joyeuse, 
que  tout  dernièrement  M.  Sylvain  Dupuis,  aiLx 
Concerts  Populaires  de  Rruxelles,  nous  a  fait 
connaître. 

Cette  œuvre  intéressante  n'a  malheureusement 
pas  attiré  toute  l'attention  qu'elle  méritait  et  nous 
avons  été  étonné  que  la  presse,  généralement  favo- 
rable à  la  direction  du  Théâtre  de  la  Monnaie,  n'ait 
pas  reconnu  tout  au  moins  l'originalité  de  cette 
suite  d'orchestre. 

Au  Consen^atoire,  à  l'Opéra,  aux  Concerts  Co- 
lonne, de  nombreux  bravos  saluèrent  la  première 
exécution  de  la  Vie  du  Poète,  drame  spiiphonique 
où,  par  le  moyen  du  son  devenu  geste,  se  déroule 
le  spectacle  idéal  de  l'enthousiasme  du  poète  devant 
les  monuments  du  passé,  de  son  ascension  vers 
l'Idée,  de  son  doute  dans  la  nuit  troublante,  de  sa 
fière  malédiction  au  dieu  haï  qui  nous  a  voués  à 
l'impuissance  de  l'ivresse  où  pousse  la  foule  ja- 
louse, œuvre  qui,  par  sa  conception  neuve  et  heu- 
reusement réalisée,  fait  date  dans  l'histoire  de  la 
musique  symphonique  ;  à  l' Opéra-Comique  un 
succès  trop  retentissant  pour  être  unanime  a  ac- 


—  7 


cueilli  Louise,  roman  musical  en  cinq  tableaux  qui, 
dans  la  musique  dramatique,  fait  date  lui  aussi,  et 
qui  est  peut-être  la  page  la  plus  puissante  écrite 
jusqu'à  ce  jour  sur  Paris,  excitateur  d'enthou- 
siasme, sur  Paris,  joie  de  vivre. 

A  ces  trois  glorieuses  s'ajoutent  la  renommée  du 
Couronnement  de  la  Muse,  apothéose  musicale  qui 
triompha  sur  la  place  de  l'Hôtel  de  Ville,  amplifica- 
tion de  la  deuxième  scène  du  quatrième  tableau  de 
Louise  dont  elle  a  été  extraite,  comme  pour  prouver 
qu'un  rêve  de  poète  peut  devenir  une  réalité  ;  la 
renommée  de  la  Sérénade  à  Watt  eau,  souvenir  du- 
rable de  l'inauguration  dans  les  jardins  du  Luxem- 
bourg de  la  statue  du  peintre  ;  celle  des  Impressions 
fausses,  sur  des  poèmes  de  Paul  Verlaine,  scènes 
sociales  applaudies  aux  Concerts  Colonne  ;  celle 
des  Fleurs  du  Mal,  poème  de  Baudelaire,  et  celle  de 
son  recueil  de  Poèmes  chantés,  au  répertoire  de 
tous  ceux  qui  sont  doués  d'oreille  juste  et  d'âme 
vibrante. 

Quelques  jours  avant  la  première  de  Louise,  Au- 
guste Germain,  dans  VEcho  de  Paris,  consacrait  à 
Charpentier,  l'article  suivant,  que  nous  nous  plai- 
sons à  rendre  en  entier  : 

<(  Sous  un  chapeau  de  feutre  mou, enveloppé  dans 
un  ample  manteau  aux  plis  flottants,  M.  Charpentier 
s'en  va  dans  la  Vie,  les  cheveux  au  vent,  les  yeux 
emplis  de  rêve,  curieux  de  tout  ce  qui  est  neuf, 
hardi  et  original.  Il  a  une  physionomie  douce  et  des 
gestes  inquiets.  Il  a  une  jolie  voix  prenante.  Sa 
neiTosité  déborde.  Pour  la  calmer,  il  est  actuelle- 
ment au  régime  du  lait.  Malgré  son  costume  un  peu 
romantique,   il  apparaît  tout  de  suite,   dès  qu'on 


cause  avec  lui,  comme  un  artiste  très  moderne,  qui 
ne  pense  qu'à  son  art,  - —  et  aussi  comme  un  être 
modeste  et  cliarmant.  Ses  amis  Tadorent  d'ailleurs. 
Je  n'avais  pas  l'honneur  de  connaître  M.  Charpen- 
tier. Je  l'ai  vu  hier.  Ses  amis  ont  raison. 

Je  lui  ai  demandé  quelques  renseignements  sur 
la  pièce.  Il  m'a  répondu  :  —  «  On  dit,  on  répète 
que  Louise  est  une  pièce  réaliste,  que  c'est  un  essai 
de  réalisme  musical.  Entendons-nous!  Oui,  le  décor 
de  Louise  est  d'une  absolue  modernité.  Oui,  les  per- 
sonnages sont  empruntés  à  la  réalité  moderne.  C'est 
un  ménage  d'ouvriers,  c'est  une  fille  du  peuple, 
c'est  un  artiste  de  Montmartre,  —  et  autour  de  ces 
personnages  se  meuvent  de  petites  gens,  des 
humbles,  avec  leur  costume  et  leur  langage.  Mais 
cette  pièce  moderne  est  par  moments  «  une  féerie  ». 
J'y  ai  introduit  une  sorte  de  personnage  invisible  et 
présent,  le  Plaisir  de  Paris,  une  sorte  de  tentateur 
mystérieux  incarné  au  deuxième  acte  par  le  Noctam- 
bule, symbole  vivant  de  ce  plaisir  de  Paris  qui  passe 
en  irritant  les  désirs,  en  montrant  de  loin  la  grande 
ville  tentatrice.  Féerie  encore  !  lorsque  mon  héros 
principal.  Julien,  inquiet  de  ce  que  fera  Louise, 
s'écrie  :  ((  Qui  viendra  à  mon  aide  ?  »  et  que  lui 
répondent,  éparses  autour  de  lui,  les  voix  de  la  Ville 
exprimées  par  une  transformation  symbolique,  en 
deux  motifs. Féerie  toujours. quand  les  deux  amants, 
debout  sur  la  Butte,  libres  et  s'avancant  vers  la 
vie  pour  la  conquérir,  invoquent  la  Ville,  belle  de 
leur  rêve  glorieux  d'avenir,  et  que  celle-ci  apparaît 
flamboyante.  Féerie  enfin,  quand  au  quatrième  acte, 
dans  le  heurt  décisif  avec  son  père,  Louise,  hallu- 
cinée, voit  soudain  se  dresser  la  Ville,  <(  Paris  m'ap- 
pelle! »  et  que  la  grande  tentatrice  active  son  œuvre. 


brisant  la  famille,  détruisant  l'humble  foyer  popu- 
laire. » 

Je  crois  que  ce  bref  schéma  donne  exactement 
l'idée  maîtresse  de  l'œuvre  nouvelle  de  M.  Char- 
pentier. 

Ajouterai-je  que  M.  Albert  Carré  a  tenu  à  ce  que 
Louise  fût  encadrée  d'une  façon  digne  de  l'œuvre  ? 
En  compagnie  de  l'auteur  et  du  décorateur  Jus- 
seaume.  il  a  fait  maintes  ascensions  sur  la  Butte, 
achetant  chez  les  revendeurs  du  quartier  le  mobilier 
nécessaire  à  1" intérieur  d'un  ménage  d'ouvriers  du 
second  acte,  décidant  que  le  décor  du  même  acte 
représenterait  un  endroit  aperçu  rue  de  la  Barre. 
De  son  côté,  l'excellent  dessinateur  Bianchini  errait 
la  nuit  sur  la  Ijutte  M(jntmartre,  en  quête  de  croquis 
de  chiffonniers  et  de  rôdeurs,  et  Rochegrosse  dessi- 
nait le  costume  du  «  Plaisir  de  Paris  »,  fait  de  tout 
ce  qui  caractérise  nos  fêtes,  ses  pantins,  feux  d'arti- 
fice, lumières  électriques,  costume  sensationnel, 
paraît-il.  Enfin,  la  maîtresse-fée  es  chorégraphie, 
Mme  Mariquita,  faisait  vivre  et  grouiller  avec  son 
génie  accoutumé  toute  une  foule,  au  milieu  de  la- 
quelle se  détachera  un  personnage  admirable  et 
troublant,  fait  de  rêve  et  de  réalité  (1). 

Et  comme  je  demandais  à  l'auteur  si  les  répéti- 
tions s'étaient  bien  passées,  il  me  dit  que  jamais 
répétitions  ne  furent  plus  agréables  :  «  Carré  a  été 
pour  moi  un  frère,  un  grand  frère  auquel  j'ai  voué 
une  profonde  reconnaissance.   » 

Nous  ne  pouvons  terminer  cette  courte  biographie 


(1)  Ajoutons  qu'au  Théâtre  de  la  Monnaie,  MM.  Kufferath  et 
Guidé  n'ont  reculé  devant  aucun  soin,  ni  devant  aucun  sacrifice 
pour  que  l'œuvre  de  Charpentier  soit  mise  à  la  scène  avec  le  même 
souci  artistique  qu'à  Paris. 


—  10  — 

sans  parler  d'une  idée  généreuse  —  Vœurre  de 
Mimi-Pinson  (1)  que  Gustave  Chaipentier  poursuit 
avec  acliarnement  :  l'heureux  auteur  de  Louise  a 
écrit  une  lettre  aux  auteurs  dramatiques  et  lyriques, 
leur  demandant  de  céder  à  l'Association  des  ou- 
vrières parisiennes  leurs  billets  d'auteurs  le  lundi 
de  chaque  semaine. 

Peut-être  voudra-t-on  relire  cette  lettre  dont  on  a 
tant  parlé.  La  voici  : 

((  Pour  répondre  au  désir  des  ouvrières  pari- 
siennes, j'avais  demandé  aux  directeurs  de  théâtres 
de  mettre,  certains  jours,  quelques  places  à  la  dis- 
position de  leur  Association. 

»  Ces  messieurs  n'ayant  pas  cru  devoir  accéder  à 
ma  demande,  je  prends  la  liberté  de  solliciter  en 
faveur  des  petites  fées  du  travail  parisien  vos  billets 
Ct' auteur  le  lundi  de  chaque  semaine.  J'ose  espérer 
que  votre  sollicitude  pour  les  humbles,  injustement 
privés  de  spectacles  jadis  populaires,  vous  rendra 
sympathique  ma  proposition.  Vous  saisirez  avec 
joie  l'occasion  d'affirmer  efficacement  le  droit  de 
tous  à  la  Beauté,  que  de  magnifiques  et  vaines  pa- 
roles ont  seules  jusqu'ici  proclamé.  » 

«  N.  B.  Les  places  que  vous  voudrez  bien  aban- 
donner seront  distribuées  par  mes  soins,  dès  le  1er 
janvier  prochain,  aux  adhérentes  de  l'Association 


(1)  Voici  ce  qu'écrivait  dernièrement  M.  Alph.  Lemonnier,  l'an- 
cien et  regretté  directeur  du  théâtre  de  l'Alhambra,  aujourd'hui 
attaché  au  «  Matin  »  et  au  «  Français  »  : 

L'œuvre  de  «  Mimi-Pinson  »  qui  tient  tant  au  cœur  à  M.  Gus- 
tave Charpentier,  ayant  pour  but  d'offrir  le  .spectacle  gratis  aux 
fées  de  l'aiguille,  va  très  bien.  Plus  de  cinq  cents  francs  ont  été 
envoyés  depuis  huit  jours  à  l'auteur  de  «  Louise  ». 

J'en  suis  enchanté  pour  les  petites  ouvrières  et  pour  les  direc- 
teurs aussi  qui  sont,  paraît-il,  décidés  à  ne  faire  jîayer  à  cette 
œuvre  les  places  que  moitié  prix 


11 


des  ouvrières  parisiennes,  selon  leur  numéro  d'ins- 
cription. 

»  Chaque  ouvrière  étant  accompagnée  d'une  per- 
sonne de  sa  famille,  c'est  en  réalité  à  toutes  les 
corporations  de  Paris  que  les  théâtres  ouvriraient 
leur  porte.  » 

Cette  idée  fut  naturellement  interprétée  différem- 
ment par  les  auteurs.  Certains  prétendent  que  les 
auteurs  n'ont  pas  de  cadeaux  à  faire  aux  ou- 
vrières, ce  à  quoi  Charpentier  répond  que  le  devoir 
des  artistes  est  de  montrer  l'exemple  de  la  généro- 
sité envers  les  petits.  D'autres  ne  voient  pas  pour- 
quoi c'est  l'Association  des  ouvrières  parisiennes 
qui  doit  profiter  de  ces  places,  qu'ils  peuvent  aussi 
JDien  se  passionner  pour  d'autres  syndicats. celui  des 
cantonniers  ou  celui  des  trimardiers,  par  exemple. 
Cette  question  n'embarrasse  pas  le  poète-composi- 
teur. N'a-t-il  pas  dit  dans  sa  lettre  que  chaque  ou- 
vrière étant  accompagnée  d'une  personne  de  sa  fa- 
mille, c'est  en  réalité  à  toutes  les  corporations  que 
cette  heureuse  mesure  s'adresse.  Et  puis,  il  faut 
pourtant  bien  commencer  par  quelque  chose  et  que 
quelqu'un  commence!  Le  peuple  a  droit  à  la  Beauté. 

D'autres  encore  trouvent  que  le  peuple  est  bien 
plus  pressé  de  pouvoir  manger  régulièrement  et  de 
doniiir  davantage,  que  de  réclamer  son  droit  à  la 
Beauté.  Comme  exemples,  ils  disent  que  le  Louvre 
est  toujours  ouvert  et  que  le  peuple  n'y  va  point  ; 
que  dans  les  Salons  de  peinture  c'est  toujours  de- 
vant les  tableaux  insignifiants  que  la  masse  s'arrête. 
D'ailleurs,  est-on  sûr  que  le  Carnet  du  Diable  ou  le 
Petit  Faust  soient  i)ien  faits  pour  moraliser  les 
jeunes  fées  du  travail,  ou  que  l'exemple  de  Maud, 
la  demi-vierge  de  Marcel  Prévost,  ou  de  la  Môme 


—  12  — 

Crevette  de  M.  Feydeaii  se  heurtera  en  elles  à  une 
vertu  critique  suffisante  à  leur  donner  l'horreur  du 
tentateur  Harden,  ou  du  vieux  noceur  de  Petitpont? 

Que   répond    à    tout   cela    l'auteur   de  Louise  ? 

L'éducation  du  peuple  doit  se  faire  peu  à  peu. 
11  faut  d'abord  lui  donner  le  goût  du  théâtre. Cepen- 
dant dans  bien  des  opérettes  ou  des  vaudeville^ 
le  niveau  artistique  n'est  pas  supérieur  au  réper- 
toire des  cafés-concerts. 

—  N'importe,  riposte  Chaq^entier  ;  mon  instinct 
me  dit  que  ce  que  je  tente  est  bien.  Ce  que  je  de- 
mande, c'est  un  peu  de  gaîté,  un  peu  de  soleil  qui 
tomberaient  dans  les  foyers  tristes.  C'est  le  droit  à 
kl  vie  dans  une  de  ses  manifestations.  Plus  tard, 
nos  efforts  tendront  à  déterminer  une  éclosion  d' œu- 
vres fortes,  éducatrices  et  nourrissantes.  Mais  ces 
œuvres  ne  seront  possibles  qu'avec  un  public  popu- 
laire. C'est  par  ce  public,  vierge,  naïf,  spontané, 
instinctif,  que  se  fera  la  rénovation  de  l'art .  Créons 
V'onc  un  courant  du  peuple  vers  le  théâtre,  et  le 
peuple  viendra  au  théâtre,  d'autant  plus  que  ce  sera 
la  fille,  l'ange  gardien  des  foyers  populaires,  qui  l'y 
conduira.  —  Ce  que  femme  veut... 

»  Oui,  il  faut  créer  un  courant  du  peuple  vers  le 
théâtre,  quel  qu'il  soit.  N'est-ce  pas  un  impérieux 
devoir  pour  une  démocratie  de  convier  tous  ses  en- 
fcuits  au  spectacle  des  beautés  artistiques  ?  L'art, 
comme  la  science,  est  propriété  commune  à  tous. 
Il  puiserait  dans  le  peuple  une  vie  ardente  et  nou- 
velle. Avant  le  repas  fortifiant  offrons-Uii  les  hors- 
d'œuvre  du  festin  de  Beauté  qu'il  attend,  (|u'i! 
réclame.  » 

Et  comme  preu\e  à  l'appui,  Gustave  Chari)entier 
liî  un  tas  de  lettres  de  jeunes  ouvrières  ou  de  leurs 


—  15  — 

mères  clemandant  naïvement  au  musicien  (.les  places 
pour  Louise  et  pour  d'autres  théâtres. 

C'est  alors  que  Charpentier  écrivit  à  tous  les 
auteurs  et  compositeurs  de  Paris  la  lettre  donnée 
ci-dessus.  La  plus  grande  partie  ont  répondu.  Voici 
quelques-unes  des  réponses  les  plus  typiques  (1;    : 

Je  te  crois  mon  vieux  !  Toujours  avec  toi. 

Henri  Cain 

Je  vous  envoie  mon  adhésion  à  votre  jolie  œuvre. 

Si  M.  Prudhommeaux  conserve  jalousement  son 
droit  ou  son  privilège,  je  m'engage  à  verser  à  la 
caisse  de  votre  œuvre  le  montant  des  places  que  je 
toucherai  aux  billets  d'auteur  chaque  lundi  où  Ton 
représentera  une  pièce  de  votre  ami  et  admirateur 
passionné, 

Maurice  Donnay. 

Je  ne  demande  pas  mieux  que  de  m'associer  à 
votre  projet,  mais  je  ne  vois  pas  comment  je  pour- 
rai obliger  les  agents  à  me  rendre  la  libre  disposi- 
tion de  mes  billets  de  chaque  lundi. 

Bien  afïectueusement  vôtre. 
ArvDRÉ  Messager. 

Votre  idée  est  généreuse,  elle  n'est  pas  pratique. 
Un  auteur  ne  sacrifie  pas  de  gaieté  de  cœur  200  fr. 
par  mois  au  plaisir  de  faire  voir  sa  pièce  à  v<js  pro- 
tégées. 

Renoncez  à  ce  beau  rêve. 

Victorien  Sardou. 


(1)  Ces  précieux  renseignements  proviennent  d'un  article  Ju 
«  Figaro  »,  intitulé  :  «  Une  idée  d'artiste  »,  dû  à  la  plume  du  spi- 
"ituel  journaliste  Jules  Huret. 


—  14  — 

J'ai  reçu  la  circulaire  que  vous  avez  bien  voulu 
m 'adresser.  L'idée  qu'elle  renferme  ne  peut  inspirer 
qu'une  très  vive  et  très  légitime  sympathie  et  le 
désir  de  voir  se  réaliser  ce  projet  dû  à  votre  géné- 
reuse initiative. 

Paladilhe. 

C'est  une  idée  toute  bonne  et  gracieuse,  et  bien 
digne  de  vous. 

Catulle  Me.xdès 

Je  crois  que  c'est  un  peu  difficile...  Nous  verrons. 

C.\iIILLE    SaINT-SaENS. 

Je  vais  m  "informer  de  suite  auprès  de  M.  Prud- 
hommeaux  de  la  possibilité  de  disposer  des  places  le 
lundi. 

Je  suis  si  heureux  d'être  d'accord  avec  vos  sen- 
timents. 

J.  Massenet. 

C'est  avec  joie  que  je  m'associe  à  ta  généreuse 
initiative. 

Camille  Erlanger. 

Comptez  sur  moi  et  prions  le  ciel  que  bientôt  je 
puisse  être  royalement  généreux. 

Samuel  Rousseau. 

...  Je  vous  aurais  tout  de  suite  envoyé  mon  adhé- 
sion, si  votre  idée,  que  j'adopte  en  principe,  ne  me 
semblait  offrir  quelques  difficultés  dans  son  appli- 
cation. 

Ch.  Lecocq. 
Mon  cher  confrère, 

Votre  idée  est  excellente.  Toutes  vos  idées  sont 


—  15  — 

excellentes.  Je  regrette  d'avoir  à  vos  envoyer  mon 
adhésion  au  moment  où  mes  deux  pièces  émigrent  ! 
Il  y  a  un  mais  :  M.  Prudhommeaux  (Ij  vous  aban- 
donnera-t-il  ces  billets  ?  Il  me  semble  (je  ne  suis 
pas  sijr)  qu'on  m'a,  il  y  a  longtemps,  fait  signer 
une  cession  de  mes  billets  d'auteur.  Si  vous  pouvez 
négocier  la  chose  avec  l'agence  Porcher,  je  vous 
livre,  pour  le  lundi  ,  mes  places  !  Je  crains  malheu- 
reusement que  les  confrères  qui  n'ont  pas  encore 
eu  de  succès  au  théâtre  ne  soient  pas  toujours  en 
mesure  de  renoncer  quatre  fois  à  50  francs  par 
mois.  Quittant  Paris,  je  ne  peux  m'occuper  active- 
ment de  faire  réussir  votre  idée  ;  mais  si  vous 
voulez  me  tenir  au  courant,  rien  ne  m'intéressera 
davantage. 

Croyez,   etc. 

Edmond  Rostand. 

A  vous  parler  franchement,  je  crois  que  la  ten- 
tative que  vous  faites  n"a  aucune  chance  de  réussite. 
En  effet,  vous  savez  que  tous  nos  billets  d'auteur 
sont,  par  traité,  vendus  avec  un  rabais  de  50  0/0  à 
J'agence  Porcher.  Cette  agence  revend  ces  billets 
avec  bénéfice,  et  souvent  même  au  prix  du  bureau, 
c'est-à-dire  avec  50  0/0  de  bénéfice... 

Gaston  Serpette. 

...  Je  te  félicite  de  ta  généreuse  initiative,  mais  je 
crains  qu'il  ne  soit  difficile  à  beaucoup  de  te  pro- 
mettre leur  collaboration,  malgré  le  désir  qu'ils  au- 
raient de  voir  réussir  ton  intéressant  projet. 


(1)  M.  Prudhommeaux,  de  la  Société  des  auteurs  et  compositeurs 
dramatiques,  a  signé  un  traité  avec  l'agence  Porcher,  pour  l'achat 
des  billets  d'auteur. 


—  16  — 

...Je  serais  volontiers  disposé  (après  un  succès)  à 
faire  bénéficier  les  humbles  de  quelques  faveurs, 
mais  j'entends  rester  maître  de  disposer  mûrement 
de  mes  places. 

Gabriel  Pierné. 

Je  suis  tout  à  fait  avec  vous,  et  vous  pouvez 
m  "inscrire  parmi  les  auteurs  qui  adhèrent  à  votre 
prqDOsition. 

Vous  me  direz  ce  qu'il  faudra  faire  et  comment 
il  faudra  foire. 
Cordialement, 

Emile  Zola. 

J'abandonnerai  très  volontiers  mes  billets  d'au- 
teur du  lundi  aux  ouvrières  parisiennes, —  quand  on 
jouera  une  pièce  de  moi. 

Jules  Lemaitre. 

Je  tiens  à  te  dire  que  tu  peux  compter  sur  moi 
p  ur  les  billets  a  distribuer  le  lundi  aux  petites  ou- 
vrières et  que  je  serai  toujours  heureux  de  me  trou- 
ver avec  lOi  en  bon  accord  fraternel. 

Alfred  Bruxeau. 

Je  trouve  ton  idée  fort  belle  et  je  t'en  félicite 
grandement.  Pour  bien  des  raisons  que  tu  devines, 
je  rie  puis  te  promettre  l'abandon  hebdomadaire  de 
ma  part  de  billets  d'auteur,  mais  sois  certain  que 
tout  ce  dont  je  i)uis  disposer  librement  sera  consa- 
cré de  grand  cœur  à  tes  petites  protégées. 

Paul  Vid.\l. 


—  17  — 


Terminons  cette  longue  série  par  l'originale  chan- 
son de  l'auteur  Albin  Valabrègue  : 

LA  PETITE  OUVRIERE 

ROXDEAU 

(Musique  de  Charpentier.) 

Un  compositeur  de  musique. 
Charpentier,    auteur   éminent, 
Vit  une  ouvrière  pudique 
Et  pensive...  Il  dit  à  l'enfant  : 

«  Ouvre  ton  âme  et  sois  sans  crainte, 

»  Je  suis  le  Maître,  Charpentier. 

»  Le  gémissement  et  la  plainte 

»  Font  vibrer  mon  cœur  tout  entier  ! 

»  Mirbeau  me  donna  ma  devise  : 

«  Le  i>eup]e  a  droit  à  la  Beauté  !   » 

»  Et  la  Beauté,  qu'on  se  le  dise, 

»  C'est  le  spectacle  à  volonté  !» 

Et  le  Maître,  sans  plus  attendre. 
Offrit  deux  billets  de  faveur. 
La  jeune  fille,  sans  les  prendre. 
Lui  répondit  avec  douceur  : 

a  La  Beauté,  c'est  donc  Coralie 

»  Et  la  Dame  de  chez  Feydeau? 

»  Le  Vieux-Marcheur  et   Compagnie, 

»  Le  Palais-Royal  et  Micheau?...    » 

Et  la  jeune  fille  au  cœur  tendre. 
Prenant  les  billets  dans  sa  main, 
Dit  au  Maître  :  «  Je  vais  les  vendre 
Pour  celles  qui  n'ont  pas  de  pain  !   » 

Dans  ce  même  Figaro  (1),  qui  est  décidément  le 
journal  français  qui  s'occupe  le  plus  des  choses 
artistiques  e\.  théâtrales,  MM.  Eugène  Allard  et 
Louis  Vauxelles  se  sont  adressés  à  tous  les  compo- 


(1)  Les  Conquêtes  du  siècle.  «  Figaro  »,  14,  16,  21.  24.  25  sept.. 
4,  7,  8.  9.  11,  12,  13,  14,  15,  16,  18  et  22  octobre  1900.  Evolution 
de  la  musique,  25  septembre,  4,  7,  8.  9  et  11  octobre. 


—  18  — 

siteurs  de  musique,  afin  de  connaître  quelle  était  au 
point  de  vue  musical  la  conquête  du  siècle,  et  quelle 
était  révolution  de  la  musique  au  dix-neuvième 
siècle. 

Gustave  Charpentier  consacre  à  sa  réponse 
plusieurs  colonnes,  nous  nous  permettons  d'en 
donner  quelques  extraits  : 

—  Il  ressort  de  votre  enquête,  nous  dit  M.  Gus- 
tave Charpentier,  que  l'événement  musical  du  siècle 
serait  la  conquête  par  le  drame  lyrique  de  la  sym- 
phonie. Voulez-vous  me  permettre  de  compléter  la 
pensée  de  nos  collègues  en  soulignant  une  conquête, 
plus  timide  peut-être,  mais  aussi  effective,  et  dont 
a  déjà  parlé  Alfred  Bruneau  :  la  conquête  du  drame 
lyrique  par  les  idées  philosophiques  et  sociales. 

La  Musique,  jadis  la  plus  égoïste  des  manifesta- 
tions de  la  pensée  humaine  —  elle  qui  visita  nos 
âmes  si  longtemps  sous  le  vêtement  de  l'incognito 
symphonique,  et  dont  l'expression  mettait  son 
orgueil  à  paraître  anonyme  —  la  musique  a  suivi 
le  chemin  tracé  par  les  littérateurs  et  les  peintres 
impressionnistes. 

N'ést-elle  pas  toujours  en  quête  d'apothéoses 
notre  volage  musique  ?  Après  avoir  glorifié  la  re- 
naissance grecque  avec  Gluck  ;  les  drames  histo- 
riques avec  Meyerbeer  ;  le  romantisme  avec  Weber 
et  Berlioz  (je  parle  du  Berlioz  sj-mphonique) , 
Shakespeare  et  les  mythologies,  Hugo,  et  ce  bon 
Mûrger,  elle  dégringole  aujourd'hui  des  cimes  où 
l'avait  portée  l'effort  héroïque  de  Wagner  :  la  voici 
dans  la  plaine,  pour  la  première  fois,  parmi  les 
hommes. 

Qu'y  vient-elle  faire? 


—  19  — 

((  Chanter  la  vie  »,  a  répondu  Bruneaii. 

((  La  faire  aimer  )>,  dira  Massenet. 

«  Célébrer  son  héroïsme  »,  proclama  Richard 
Strauss. 

u  Nous  rendre  meilleurs  »,  oserai-je  ajouter. 

Quelle  époque  plus  accueillante  la  musique  au- 
rait-elle pu  choisir  pour  chanter  la  vie  ? 

La  vie,  c'est-à-dire  la  vérité,  n'a-t-elle  pas 
conquis  peu  à  peu  tous  les  arts  ? 

C'est  vers  le  i^onheur  des  hommes  que  doivent 
tendre  leurs  efforts.- 

Qu'ils  n'oublient  pas  que  si  l'art  veut  être  diim, 
il  faut  que  son  geste  soit  profitable  au  monde. 

L'art  pour  l'art  ! 

Un  grand  poète  répondra  : 

((L'art  pour  l'art  peut  être  beau,  l'art  pour  le 
progrès  est  plus  beau  encore.  » 

Eschyle  dit  :  ((  Dès  l'origine,  le  poète  a  servi  les 
hommes.  » 

Hugo  :  ((  Faisons  contraster  ce  qui  doit  être  avec 
ce  qui  est.  » 

Si  le  Brand  d'Ibsen  implore  ((  de  la  lumière  » 
pour  son  âme,  VEnnemi  du  Peuple  réclame  de  la 
lumière  pour  tous. 

La  musique  est  faite  pour  chanter,  a-t-on  dit, 
et  non  pour  philosopher. 

Que  peut  chanter  l'homme,  si  ce  n'est  lui-même, 
ses  passions,  ses  émotions,  ses  amours,  ses  haines  ? 
Et  les  chanter  n'est-ce  point  les  interpréter,  en  dé- 
gager la  philosophie  ? 

((  Chanter  pour  chanter,  comme  l'oiseau  !  »  di- 
sent-ils. 

Comprennent-ils  le  langage  de  l'oiseau  ? 


—  20  — 

Est-ce  pour  eux  qu'il  chante...  et  la  cigale  et  le 
grillon,  et  la  mer  et  l'ouragan  ? 

Notre  théâtre  ne  peut  être  le  rapetissement  des 
sentiments  humains.  Sa  tâche,  au  contraire,  est  de 
rendre  visible  ce  que  nous  portons  en  nous  d'hé- 
roïsme et  de  divinité. 

Notre  théâtre,  c'est  l'émotion,  la  passion,  la 
fièvre,  le  rire  et  les  colères  des  gnomes  que  nous 
semblons,  transcrits  à  l'octave  lyrique,  reportées  au 
diapason  sensationnel  des  héros  d'Eschyle  et  d'Ho- 
mère. C'est,  en  un  mot,  notre  portrait  sentimental 
et  tragique  dessiné  nécessairement  plus  grand  que 
nature,  puisqu'il  est  destiné  à  être  vu  de  loin  et  que 
sa  réalisation  placera  entre  lui  et  le  public  le  rideau 
sonore  d'un  orchestre,  l'éloignement  prodigieux 
du  manteau  d'arlequin. 

Qu'on  ne  prétende  donc  plus  que  le  réalisme 
lyrique  est  le  rapetissement  des  sentiments  hé- 
roïques et  que  les  musiciens  disent  adieu  à  l'idéal 
en  entrant  dans  la  vérité  ! 

((  La  symphonie  est  morte  depuis  Beethoven,  » 
a-t-on  dit.  C'est  prendre  vraiment  trop  un  désir 
pour  une  réalité.  Ne  sont  ce  pas  des  syptômes 
que  l'œuvre  de  Berlioz, de  Braimis,de  Listz,de  Schu- 
mann?  Et  les  poèmes  symphoniques  de  Saint-Saëns, 
et  ceux  des  Russes,  et  nos  suites  d'orchestre,  et  les 
oratorios,  et  les  modernes  symphcmies  avec  chœurs, 
soli  et  orgues,  comment  les  appel lera-t-on  ? 

Sans  doute,  beaucoup  ont  les  défauts  de  la  sym- 
phonie pure  sans  en  avoir  les  qualités.  Celles-là, 
je  vous  les  abandonne.  Mais  d'autres  sont-elles 
moins  des  symphonies  parce  qu'elles  interprètent 
une  parcelle  d'humanité,  héroïque  —  telle  la  \w 
(Vun  ,héros,  de  Richard  Strauss  —  bouffonne 
comme  r Apprenti  sorcier,  de  Dukas. 


—  21  — 

N'est-ce  pas  une  tragique  symphonie  que  le 
Requiem  de  Bruneau  ?  Bona  Pasca,  de  Carraud, 
est-elle  m(3ins  pure  que  l'andante  de  la  Symphonie 
italienne    de  Mendelssohn  ? 

L'incendie  du  Chant  de  la  Cloche  a-t-il  moins  de 
style  que  l'orage  de  la  Pastorale  ? 

La  Chevauchée  des  Walkures  est-elle  vraiment 
d'une  autre  esthétique  que  VHéroïque  ? 

Et,  s'il  m'était  permis  de  parler  de  moi-même, 
oserai-je  demander  en  quoi  la  Veillée  Rouge  —  ce 
premier  essai  de  symphonie  sociale  —  diffère  de 
l'andante  funèbre  d'une  antique  symphonie  ?  «  Par 
la  pensée  ?  »  Mais  Beethoven,  le  père  de  la  sympho- 
nie, Beethoven  lui-même  revendique  le  droit  de 
penser  en  musique.  Si,  dans  des  premières  sym- 
phonies, il  «  chante  comme  l'oiseau  »,  par  sa 
Symphonie  en  la  il  fait  signe  à  l'humanité.  Sa 
Pastomle  ouvre  les  portes  de  la  symphonie  aux 
chants  de  la  terre.  Son  Héroïque  accueille  les 
hommes.  Sa  Neuvième  célèbre  la  joie  des  âmes, 
heureuses  d'être  fraternelles. 

Les  différentes  formules  de  l'art  musical  du 
siècle  avaient  une  tendance  à  se  compléter,  à  se 
pénétrer,  à  se  magnifier  en  un  art  unique  et  com- 
plexe, propice  aux  manifestations  de  l'âme  lyrique 
moderne. 

Le  drame  lyrique  est  né  de  cette  collaboration. 

En  est-il  la  forme  définitive  ? 

Il  apparaît  à  quelques-uns  que  —  sauf  les  rares 
instants  où  la  voix  fait  place  à  la  pantomime,  le 
théâtre  musical  actuel  n'est  encore  qu'un  achemi- 
nement vers  une  forme  d'art  plus  pure,  plus  pro- 
fonde, plus  exactement  représentative  du  geste  des 
âmes  et  des  choses. 


^  22  — 

Le  chant  vocal  serait-il  donc  un  obstacle  à  la 
beauté  parfaite  des  œuvres  lyriques  ?  Non  pas  ! 
Seulement,  dans  des  œuvres  récentes,  la  commu- 
îiion  du  chant  et  de  l'orchestre  s'affirme  si  rare- 
ment ! 

L'action  scénique  et  la  symphonie  se  meuvent 
parallèlement  peut-être,  mais  avec  si  peu  de  souci 
l'une  de  1" autre  ! 

Grâce  à  la  polyphonie  —  qui  n'est  point  une  con- 
quête du  siècle,  puisque  Bach  l'inventa  —  les 
contrepoints  de  l'orchestre,  déjà  énervants  lors- 
qu'ils dialoguaient  avec  les  romances  italiennes,  se 
sont  multipliés  démesurément.  L'application  du 
connnentaire  orchestral  se  fait  le  plus  souvent  avec 
une  inintelligence  déconcertante. 

La  difficulté  de  suivre  l'action  des  drames  ly- 
riques provient  aussi  de  certaines  fautes  de  décla- 
mation devenues  courantes. 

Les  œuvres  italiennes  ou  meyerbeeriennes,  où  le 
mot  est  traité  par  dessous  la  jamlje,  et  l'exemple 
de  la  déclamation  des  traductions  wagnériennes 
ont  corromiju  les  plus  intelligents  d'entre  nous.  En 
lisant  dans  la  Tétralogie  une  déclamation  appauvrie 
par  la  traduction,  nos  jeunes  auteurs,  déjà  troublés 
par  l'apprentissage  d'un  art  nouveau,  ont  confondu 
celui-ci  avec  celle-là. 

Ils  ont  cm  que  l'application  du  procédé  wagné- 
rien  comportait  cette  déclamation. 

Voilà  pourquoi  nous  entendons  tous  les  jours  des 
œuvres  françaises  qui  semblent  des  traductions, 
grâce  à  leur  déclamation  exaspérante,  insouciante 
des  tejuips  forts,  ind,épendante  des  modulations, 
alors  qu'elle  devrait  les  motiver. 

Y-a-t-il  progrès  sur  le  passé  ?  Sans  doute,  si  l'on 
songe  à  Meyerbeer  et  à  Rossini.Et  encore  ce  progrès 


—  23  — 

cônsiste-t-il  seulement  dans  l'absence  des  mots 
répétés,  dans  la  suppression  de  phrases  vocalisées. 

En  vérité,  nos  jeunes  auteurs  devraient  lâcher 
quelque  temps  des  traductions  trop  respectueuses 
de  la  pensée  wagnérienne  pour  qu'elles  puissent 
servir  d'exemple  de  déclamation  française. 

Qu'ils  lisent  un  peu  plus  Massenet. 

Qu'ils  relisent  certaines  pages  d'HamlPt,  voire 
du  Caïd,  le  dernier  acte  de  Roméo  ou  de  Carmen,  et 
Sigw'd,  et  Samson. 

Ai- je  cité  Gluck  ? 

Par  la  lecture  de  ces  ouvrages,  leur  apparaîtra 
cette  vérité  hors  laquelle  toute  œuvre  demeure  in- 
complète, tout  effort  d'art  inutile. 

La  déclamation  lyrique  n'est  qu'une  reproduction 
agrandie,  colorée  et  rythmée  du  langage  des  peu- 
ples. Elle  ne  s'écarte  de  celui-ci  qu'en  raison  directe 
du  caractère  plus  ou  moins  lyrique  des  paroles 
chantées. 

Dans  ce  pays  qui  se  vante  d'être  démocratique, 
les  gouvernements  proclament  chaque  jour,  mais  se 
gardent  d'affirmer  par  des  actes,  le  droit  du  peuple 
à  la  beauté.  Les  Conseils  municipaux  peuvent  se 
recruter  différemment,  l'Opéra  populaire,  que  trois 
millions  d'habitants  réclament,  les  laissera  long- 
temps encore  indifférents.  Les  directeurs  de  théâtre, 
inquiets  des  lendemains  de  l'Exposition,  ne  veulent 
pas  comprendre  que  leur  seule  porte  de  salut  serait 
d'attirer  à  leurs  établissements  une  clientèle  neuve. 

Quand  un  monsieur  ingénu  leur  demande  de  ré- 
server quelques  places  au  petit  peuple  des  ouvrières, 
ils  lui  répondent  par  la  voix  de  M.  Lemonnier  : 
«  Offrez-les-leur  donc  vous-même  avec  vos  droits 
d'auteur  1  » 


—  2%  — 

Pourtant,  n'était-ce  point  une  occasion  de  déter- 
miner dans  le  monde  des  employés  et  des  ouvrières 
parisiennes,  qui  eussent  accompagné  leurs  filles, 
un  mouvement  de  curiosité  vers  des  scènes  qu'ils 
ignorent. 

Demandez  à  Albert  Carré  si  depuis  la  représen- 
tation offerte  aux  ouvrières  les  petites  places  de 
r Opéra-Comique  chôment. 

Quant  au"  public,  s'il  est  plus  sensible  qu'autre- 
fois aux  mélodies,  aux  hannonies,  aux  polypho- 
nies (!),  s'il  manifeste  avec  ardeur  ses  sympathies 
aux  jeunes  auteurs,  il  faut  avouer  que  cette  sym- 
pathie recule  devant  le  prix  des  places  de  nos  théâ- 
tres de  musique,  et,  sans  la  haute  finance  et  la  co- 
lonie étrangère  dont  il  faut  reconnaître  l'intelligent 
mécénisme,nos  deux  scènes  subventionnées  feraient 
de  mauvaises  affaires.  Tout  dernièrement  encore, 
ne  furent-ils  pas  les  souscripteurs  empressés  des 
tliéâtres  populaires  qu'organise  avec  vaillance,  en 
dépit  de  l'indifférence  des  gouvernements  et  des 
conseils  municipaux,  l'ancien  collaborateur  d'AUjert 
Carré,  M.Duret  ?  — ^11  faut  dire  que  ces  deux  scènes 
ô'ont  un  défi  au  bon  sens. 

Dans  la  première,  immense  ridiculement,  toute 
teuvre  nouvelle  n'ayant  pas  le  prestige  d'une  re- 
nommée européenne  est  à  peine  perçue,  jamais 
écoutée.  (Oh  !  les  bruyants  commérages  des  bai- 
gnoires et  des  loges,  les  joyeux  lazzis  lancés  a  parfr 
de  la  scène  sur  l'orchestre  !) 

Dans  la  seconde,  grande  comme  un  mouchoir  de 
poche,  a  dit  justement  Catulle  Mendès,  le  génie 
d'Albert  Carré  réalise  des  merveilles  de  mise  en 
scène,  mais  ses  collaborateurs  vous  diront  au  prix 
de  quels  efforts  ! 


—  26  — 

Eli  province,  les  théâtres  sont  délaissés  par  la 
classe  riche  qui  réserve  ses  économies  pour  aller  à 
Paris  voir  les  pièces  nouvelles. 

Les  directeurs  ne  vivent  que  d'expédients,  rac- 
crochant les  abonnés  ou  les  laissant  raccrocher  — 
je  ne  dis  pas  qu'ils  s'y  amusent  —  guettant  les 
pièces  d'amateiu's  milhonna  ire  s,  faisant  des  miracles 
pour  joindre  les  deux  bouts. 

A  l'étranger,  même  marasme. 

Le  Mécène  Sonzogno  dépense  héroïquement  avec 
les  théâtres  italiens,  les  bénéfices  de  sa  maison  d'é- 
dition. En  Belgique,  la  saison  théâtrale  dure  avec 
peine  jusqu'au  carnaval. En  Allemagne,  en  Autriche, 
les  subventions  princières  et  ducales  ne  suffisent 
pas  à  empêcher  les  faillites. 

En  Russie,  où  l'on  continue  à  piller  effrontément 
nos  œuvres  littéraires  et  musicales  —  vive  l'al- 
Jiance  !  —  des  troupes  d'occasion,  en  de  rares 
théâtres  défendus  à  la  foule,  donnent  chaque  saison 
quelques  représentations  en  volapuk. 

Le  théâtre  de  musique  a  fait  un  progrès  immense 
dont  le  peuple  ignore  les  manifestations. 

Et  comment  s'en  étonner  quand  on  voit  les  pou- 
voirs pulilics  d'une  nation  démocratique  comme  la 
nôtre  continuer  les  traditions  du  vieux  régime  ? 

La  voix  de  Jaurès  proclamant  l'union  de  l'art 
libre  et  du  peuple  libre  est  demeurée  sans  écho,  du 
moins  chez  les  bergers  du  peuple.  Jamais  l'art  offi- 
ciel et  aristocratique  ne  triompha  autant  que  du- 
rant cette  Exposition  présidée  par  un  socialiste. 
Le  vrai  «  clou  »  de  l'Exposition,  a  dit  Henry  Bataille 
— c'est  le  triomphe  de  l'aristocratie.  Il  a  raison. 

Oh  !  le  bon  peuple  que  le  peuple  souverain  ! 

Tous  ces  palais,  tous  ces  gens  sont  à  lui. 

H  pourrait  les  Ijalaycr  d'un  geste  et  prendic  I'hiI. 


—  27  — 

les  artistes,  les  théâtres  et  les  faire  siens  éternel- 
lement. 

Mais  non,  il  est  généreux. 

.Jadis  les  césars  lui  concédèrent  le  panem  et 
circenses.  Il  s'en  souvient.  Maintenant  que  sa 
toute-puissance  lui  en  fournit  le  moyen  il  a  hâte  de 
répondre  avec  courtoisie  aux  paroles  fameuses. 

Il  veut  à  son  tour  se  payer  le  luxe  de  faire  l'au- 
mône. 

Alors,  triomphant,  paradoxal,  héroïque,  il  pro- 
clame :  Le  théâtre  aux  riches. 

Comlpien  semblent  inutiles  auprès  de  ce  drame  les 
discussions  sur  la  polyphonie  et  la  musique  pure  ! 

L'effort  d'un  Bouchor  —  prophète  fervent  et  têtu 
aux  prises  avec  la  bête  humaine,  —  l'apostolat  des 
naturistes  parmi  la  foule  souriante  à  leur  jeunesse, 
le  chant  sublime  d'un  Zola  criant  par  le  monde  le 
droit  au  bonheur  !  Voici  les  manifestations  de  la 
vie  artistique  et  «  musicale  »  à  l'aurore  des  nou- 
veaux temps. 

Rappelons,  pour  terminer  cette  biographie,  l'in- 
téressante préface  qu'Albert  Carré,  l'artiste  direc- 
teur de  r Opéra-Comique,  vient  de  consacrer  au 
vingt-cinquième  volume  des  Annales  du  Théâtre  et 
de  la  Musique  (1).  Cette  préface  porte  comme  titre  : 
Le  Prix  Monbinne.  Monbinne,  un  pauvre  caissier, 
né  en  1803,  adorait  l' opéra-comique  ;  à  sa  mort,  en 
1873,  il  légua  d'abord  à  l'Académie  française  un 
prix  biemial  de  3,000  francs  destiné  à  récompenser 
des  actes  de  probité  ou  à  venir  en  aide  à  des  mfor- 
tunés  dignes  d'intérêt  ;  ensuite,  à  la  Société  des 
altistes  musiciens  une  rente  annuelle  de  250  francs; 
à  la  Société  des  garçons  de  recette  de  la  ville  de 


(1)  Librairie  Paul  Ollendorff,  50,  chaussée  d'Antin,  Paris. 


--  28  — 

Paris,  une  rente  de  même  valeur.  Puis,  voulant 
perpétuer  le  souvenir  de  l'artiste  inconnu  qui,  pen 
dant  45  ans,  s'était  dissimulé  derrière  le  grillage 
d'une  caisse,  du  fervent  amateur  de  musique  et 
dé  théâtre,  il  fit  don,  à  l'Académie  des  Beaux- 
Arts,  du  Prijc  Monhinne,  u  prix  biennal  de  3,000  fr., 
à  décerner,  soit  à  l'auteur  de  musique  d'un  opéra- 
comique  représenté  dans  les  deux  précédentes 
années,  soit  à  une  composition  musicale  envoyée 
par  un  pensionnaire^  de  Rome,  dans  les  quatre 
années  précédentes,  soit  à  une  composition  sympho- 
nique  avec  ou  sans  paroles,  soit  à  une  cantate,  un 
oratorio, soit  à  une  composition  religieuse, les  au- 
teurs des  livrets  ou  des  paroles  pouvant  être  admis 
à  participer  à  cette  récompense  ». 

Conformément  à  ce  vœu,  l'Académie  des  Beaux- 
Arts  a  décerné  le  Prix  Monbinne  : 

En  1878,  à  M.  Guiraud,  pour  son  opéra-comique 
Piccolino  ; 

En  1880,  à  M.  Paladilhe,  pour  Suzanne  ; 

En  1882,  à  M.Poise,  auteur  de  V Amour  médccuu 
conjointement  avec   M.    Maréchal,    auteur   de   la 
Taverne  des  Trahans  ; 

En  1884,  à  M.  Léo  Delibes,  pour  Lakmé  ; 

En  1886,  à  IVIM.  Théodore  Dubois  (Ahen  Hamet) 
et  Joncières  (Le  Chevalier  Jean)   ; 

En  1888,  à  M.  Lalo,  pour  le  Roi  d'Ys  ; 

En  1890,  à  M.  Benjamin  Godard,  pour  Jocelyn ; 

En  1892,  à  M.  Messager,  pour  La  Basoche  ; 

En    1894,    à    M.    Bruneau,    \)o\\v  V  Attaque    du 
Moulin  ; 

En  1896,  à  M.  Vidal,  pour  Guernica  ; 

En  1898.  à  M.  Pierné,  pour  l'An  mil,  symphonie 
avec  chœurs  ; 

En  1900,  à  M.  Piabaud,  puni'  une  sym])honie,  et  à 


—  29  — 

M.  Max  d'Olonne,  pour  un  oratorio,  Vision  de 
Dante. 

Jusqu'en  1896,  le  prix  avait  été  attribué  exclusi- 
vement à  des  œuvres  théâtrales.  En  1898  et  en  1900, 
l'Académie,  à  défaut  d'un  opéra-comique  remar- 
quable, a  préféré  couronner  desi  compositions  sym- 
phoniques. 

Albert  Carré, en  artiste  sincère, proteste  justement. 
Ecoutons-le.  «  Passe  encore  pour  1898,  mais  1900 
est  Tannée  de  Louise  !  comment  l'œuvre  de  Char- 
pentier, qui  est,  de  l'aveu  même  de  ses  rivaux, 
l'honneur  de  notre  jeune  école  française,  que  les 
Allemands,  que  les  Italiens  sont  venus  écouter  en 
foule,  applaudir  avec  enthousiasme!,  proclamant 
qu'avec  elle  notre  pays  prenait  la  tête  du  mouve- 
ment musical,  avait-elle  pu  être  méconnue  et  re- 
jetée par  l'Institut  ?  » 

La  chose  la  plus  curieuse,  c'est  que  le  groupe 
d'académiciens  «  peintres,  sculpteurs,  graveurs 
et  architectes  n  avait  proposé  Louise  pour  le  prix 
Monbinne  et  que  ce  fut  la  section  de  musique  qui 
s'opposa  à  cette  justice. 

Et  relisons  le  dernier  paragraphe  de  cette  admi- 
rable préface  : 

<(  J'ai  été  curieux  de  visiter  la  tombe  de  Kerdou 
Monbinne,  sachant  que  j'y  pourrais  voir  son  mé- 
daillon sculpté  par  Delaplanche.  Cette  tombe  se 
trouve  au  cimetière  Montmartre,  dans  la  9'"''  divi- 
sion, elle  porte  le  n"  27  et  donne  en  deuxième  ligne 
sur  l'avenue  Samson. 

»  J'y  remarquai  une  seule  couronne  d'immortelles, 
hommage  de  la  Société  de  garçons  de  recette.  Ces 
Ijraves  gens  avaient  pensé,  pour  la  petite  rente  de 
2-50  francs  qui  leur  est  ser\ie  annuellement,  grâce 


—  30  — 

à  Monbiniie,  à  témoigner  une  reconnaissance  à  la- 
quelle les  bénéficiaires  des  prix  de  3,000  francs  se 
sont  dérobés  avec  un  touchant  enseniJjle. 

»  Je  suis  bien  convaincu,  connaisant  sa  sensiJjilité 
et  son  cœur,  que  Gustave  Charpentier  n'eût  pas 
manqué  au  pieux  devoir  d'aller  honorer  la  tombe 
de  son  bienfaiteur. A  son  défaut,les  petites  ouvrières 
de  Montmartre  auraient  certainement  songé  à  aller 
fleurir  le  médaillon  du  fidèle  caissier,  un  humble  et 
un  travailleur  comme  elles, et  qui  aimait  la  musique, 
comme  elles  !...  » 


^^iMX'o 


L'AFFICHE    DE    LOUISE 
(Œuvre  de  Rochegrosse) 


52 


LES  DISTRIBUTIONS 


de    Paris  et  de  Bruxelles 


A  Paris  A  Bruxelles 

2  lévrier  1900.  9  février  lltoi. 

Opéra-Comique.  Monnaie. 

Direction  :  A.  Carré.  Kufiferatli-Ouidé. 


Louise                               Mmes 

Marthe  Riolton 

La  Mère 

Deschamps-Jehi 

Irma 

Tiphaine 

Camille 

Marié  de  l'isle 

Gertrude 

Delorn 

l'Apprentie 

Vilma 

Le  G.A.VROCHE                 \ 
Elise                                \ 

De  Craponne 

Blanche 

Sirbain 

Suzanne 

Stéphane 

La  Balayeuse 

E.  Chevalier 

La  Première 

Del  Bernard! 

La  petite  Chiffonnière 

Micaelly 

La  Laitière 

Perret 

La  Plieuse 

Argens 

La  Glaneuse 

Vaillant 

Marguerite 

Fouqué 

Madeleine 

De  Pouyet 

Marchande  de  mouron 

Garcia 

))     de  pois  verts 

Eyraud 

j»     de  pommes  de  terre 

Broussier 

Mmes  Claire  Friche 
Jane  d'Hasty 
J.  Maubourg 
F.  Gottrand 
Domenech 
Daubret 

Montmain 

Ernaldy 
Domenech 
Nlssolle 
Sablairolles 
Mercier 
Piton 
Stoufs 
J.Kolh 
T.  Kolh 
Mercier 
Russinger 
Van  Moll 
Lebon 


—  33  — 


Julien 

MM.  Maréchal 

MM.  Oalmorés 

Le  Père 

Fugère 

H.  Seguin 

Le  Xoctambule-Pape  des  fous  Carbonne 

E.  Forgeur 

Un  Chiffonnier 

Veuille 

D'Assy 

Un  Chansonnier 

Dufour 

Massart 

Un  vieux  Bohême 

Belhomine 

Massart 

Le  Bricoleur 

Rothier 

Oanlée 

Le  Peintre 

Viannenc 

Durand 

Premier  Philosophe 

Oanges 

Chalmin 

Le  jeune  Poète 

Rapapoiet 

Oisy 

L'Etudiant 

Oevaux 

Colsaux 

ler  Gardien  de  la  paix 

Froy 

Caisso 

2^  Philosophe 

viaud 

Grossaux 

Le  Sculpteur 

Huberdeau 

Danse 

IMarchand  d'habits 

Clasens 

Gillon 

2^  Gardien  de  la  paix 

Micheau 

Van  der  Missen 

Marchand  de  pomme  de  terres  Eloi 

Lebon-Vauthier 

»        de  marrons 

Schindier 

Olivier 

»         de  pois  verts 

Jullien 

Van  Mon 

»         de  tonneaux 

Gilly 

Van  Acker 

n        de  balais 

Larroque 

Vereyden 

La  Danseuse 

Edea  Santori 

Brucki 

Chefs  d'orchestre 

A.  Messager 

S.  Dupuy 

Directeurs  de  la  scène 

Vizentini 

De  Béer 

Maître  de  Ballet 

Mint^^  Mariquita 

Sarraco 

lîE   JîIYD^ET 


RÉSUME    DE    LA    PIECE 

ACTE  PREMIER 

Intérieur  d'ouvriers    (1) 

Une  chambre  mansardée  dans  un  logement  d'ou- 
vriers. Au  fond,  la  porte  d'entrée  ;  mi  peu  à  droite, 
la  cuisine  sur  le  même  côté,  à  l' avant-scène,  une 
autre  porte.  A  gauche  une  porte  vitrée,  mie  grande 
fenêtre  ouvrant  sur  le  balcon  ;  des  toits,  un  coin 
de  ciel  parisien.  Vis-à-vis  le  balcon,  mais  un  peu 
plus  élevée,  une  terrasse  précédant  mi  petit  ateher 
d'artiste. 

Au  premier  plan  une  table,  des  chaises.  Au 
deuxième  plan  un  poêle  avec  tuyau.  Au  troisième 
plan  une  petite  amioire  et  un  butïet.  Çà  et  là  ac- 
crochés,des  chromos,une  glace;  des  hardes  pendent 
dans  un  coin. Dans  la  cuisine,  une  autre  petite  table; 
aux  murs,  des  casseroles  ;  au  fond,  le  fourneau 
avec  cheminée  à  éventail. 

Six  heure  du  soir,  en  avril. 
Ainsi   s'exprime   l'intéressante  brochure   éditée 
par  le  Ménestrel  (2). 

Au  lever  du  rideau,  Louise  va  à  la  porte  d'entrée 
où  elle  écoute,  craintive,  puis  elle  revient  près  du 
balcon,  regarde  d'abord  derrière  les  rideaiLX,  ouvre 
la  fenêtre  et  se  montre  à  Julien.  Les  deux  amou- 


(1)  Décor  de  M.  Dubosq. 

(2)  Au  «  Ménestrel  »,  ?,bis,  rue  Vivienne,  Heugel  et  Cie.  Prix 
un  franc. 


—  35  — 

reux,  car  on  devine  de  suite  qu'ils  le  sont,  com- 
mencent par  se  faire  de  minimes  reproches  ;  ils  se 
disputent  pour  un  bonjour, et  puis...  l'éternelle  chan- 
son recommence  Ijientôt.  Sur  les  conseils  de  Louise, 
Julien  doit  écrire  une  fois  encore  à  son  père  ;  s'il 
refuse  irrévocablement  elle  promet  de  fuir  avec  lui. 
C'est  ce  qu'elle  lui  avait  écrit  dans  sa  dernière 
lettre,  aujourd'hui  elle  semble  s'en  repentir  et  l'a- 
moureux lui  persuade  qu'elle  a  tort,  que  le  bon- 


Mme  Claire  Friche 
(Louise) 

heur  des  parents  ne  doit  point  faire  le  malheur 
(les  enfants.  Ensuite  ils  se  racontent  l'histoire  de 
leurs  tendresses.  Lui,  il  habitait  depuis  longtemps 
cette  chambre  sans  se  douter  qu'il  avait  pour  voi- 
sine une  enfant  aux  grands  yeux  que  des  parents 
sévères  gardaient  comme  prisomiière.  Un  l3eau  soir 
il  la  vit  passer,  en  sortant  de  chez  lui,  son  ombre 
grise  laissa  comme  un  sillage  Imnineux  et  parfimié. 
Le  lendemain  il  guetta  sa  fenêtre.  Quelle  surprise 
quand  elle  parut. 

Non  !  ncm  !  ces  sourires  mutins  ne  fleurissent  qu'à  Paris. 


Aussitôt  son  cœur  clianta  tes  matines  d'amour,  et 
l'aima. 

La  porte  d'entrée  s'ouvre,  la  mère  paraît.  Elle 
reste  sur  le  seuil,  près  de  la  porte  refermée,  écoute, 
puis  s'avance  vers  la  fenêtre.  Louise  n'a  point  vu 
sa  mère  et  commence  à  expliquer. à  la  grande  stupé- 
faction de  sa  parente,  connnent  elle  aima  Julien. 
Elle  !  elle  l'avait  remarqué  bien  avant  lui.  Une  fois, 
à  la  fête  de  Montmartre,  il  les  avait  suivies.  Il  s'en 
rappelle,  sa  mère  l'a  même  remarqué  et  semblait 
mécontente  :  l'entêtée  jalouse  !  Une  .autre  fois,  dans 
dans  la  cour,  tandis  qu'elle  puisait  de  l'eau,  de  sa 
fenêtre  il  lui  jeta  des  pétales  de  roses. 

Sous  l'avalanche  parfumée,  son  cœur  battait  à  se  briser. 

Les  aveux  deviennent  plus  tendres.  Un  soir, 
comme  ils  ne  pouvaient  se  parler,  pendant  que  la 
maison  était  endormie  et  que  le  souffle  grondait, 
ils  se  sont  vus...  Les  deux  amants  restent  un  mo- 
ment pensifs,  puis  Louise  veut  aller  à  la  porte,  se 
retourne  et  voit  sa  mère.  Celle-ci  la  saisit  par  le 
bras,  l'entraîne  dans  la  cuisine  et  revient  près  de 
la  fenêtre.  Stupeur  de  Julien  !  qui  se  met  à  chanter 
pour  se  moquer  d'elle.  Louise:  voudrait  qu'il  se  tût, 
Julien  continue  de  plus  belle.  Puis,  mimant  :  «  Au 
fait,  j'ai  peut-être  tort  de  la  narguer,  ce  serait  Louise 
qui  en  soutïrirait.  Je  vais  porter  ma  lettre,  cela 
arrangera  tout.  »  Il  prend  la  lettre,  met  son  chapeau 
et  sort. 

La  mère  le  regarde  partir,  ferme  la  fenêtre,  puis 
revient  dans  la  chambre,  y  prend  des  provisions, 
les  porte  dans  la  cuisine  et  va  vers  Loui.se,  prostrée 
<lans  un  coin.  Celle-ci  se  lève  peureuse  et  tourne 
autour  de  la  table  poursuivie  lentement  par  sa  mère 
qui  imite  Julien,  répète  ses  paroles  et  se  moque 
de  lui. 


37 


Explications  très  graves  entre  la  mère  et  la  fille. 
Jamais  elle  ne   consentira  au  mariage  de  Louise 


M.  Dalmorès 
(Julien) 

avec  ce  chenapan,  ce  crève-de-faim,  ce  pilier  de 
cabaret. Louise  s'exalte  à  son  tour. 

Tu  ne  peux  nous  empêcher  d'être  heureux...  Jamais,  jamais,  tu 
ne  briseras  notre  amour  ! 

LA    MÈRE 

Ah  !  quel  a.plomb  !  Au  lieu  de  baisser  la  tête,  tu  oses  te  vanter 
de  ton  amant  ! 

LOUISE 

Mon  amant  !...  Il  ne  l'est  pas  encore  !...  Mais  on  dirait  vraiment 
que  vous  voulez  qu'il  le  devienne  : 


—  38  — 

Des  pas  se  font  entendre  clans  l'escalier  ;  crain- 
tives, nos  deux  femmes  se  taisent,  la  porte  s'ouvre, 
le  père  entre.  Il  tient  une  lettre  à  la  main  —  celle 
de  Julien  ;  —  la  mère  va  vite  à  la  cuisine  ;  Louise, 
troublée,  débarrasse  la  table  pour  le  repas.  Il  ac- 
croche sa  casquette  à  un  porte-manteau,  s'assied 
près  du  poêle,  Louise  tisonne  le  feu  ;  puis,  voyant 
la  lettre,  elle  s'éloigne  et  s'en  va  vers  la  cuisine. 
Le  père  regarde  la  lettre,  la  décacheté  et  lit,  Louise 
revient  lentement,  portant  le  pain  et  le  vin.  Le  père 
pose  la  missive  sur  la  table  et  regarde  sa  fille  ;  leurs 
regards  se  croisent  souriants. 

Le  père  se  lève,  approche  sa  chaise  et  s'assied, 
puis  il  prend  Louise  par  la  taille  et  l'embrasse. 
Louise  épie  si  sa  mère  la  voit  et  lui  rend  son  baiser. 
Longtemps  ils  se  regardent.  La  mère  rentre,  portant 
la  soupe  ;  le  père  s'installe.  Ils  mangent.  La 
mère  se  lève,  va  porter  les  assiettes  et  la  soupière 
dans  la  cuisine. Elle  revient  avec  le  ragoût. Le  père 
se  plaint,  il  n'est  plus  jeune  et  les  journées  sont 
longues.  La  mère  trouve  qu'il  aurait  bien  mérité  le 
repos. 

Quand  on  pense,  dit-elle  en  regardant  avec  co- 
lère la  fenêtre  de  Juhen,  qu'il  y  a  tant  de  fainéants 
qui  passent  leur  rie  à  faire  la  fête  ! 

Le  père  trouve  1"  égalité  sociale  impossible  et  sou- 
tient, en  regardant  tendrement  Louise,  que  le  bon- 
heur, c'est  le  foyer  où  Von  se  repose,  où  l'on  oublie 
près  de  ceux  qu'on  aime  les  malechances  de  la  vie  ! 

Il  ajoute, débordant  de  gaîté  : 

Nous,  toujours,  nous  serons  heureux!  et  se  le- 
vant, rayonnant,  il  saisit  par  la  taille  sa  femme  qui 
revient  de  la  cuisine  et  lui  fait  faire  quelques  tours 
de  valse  lourde.  La  mère  semble  de  mauvaise  hu- 


—  39  — 

meur  de  tant  de  joie,  et  va  remettre  la  vaisselle  en 
ordre. Louise  essuie  la  table  et  aperçoit  la  lettre  de 
Julien,  elle  y  met  un  baiser  furtif,  puis  s'avance 
vers  le  père  et  la  lui  donne.  Il  regarde  malignement 
sa  fille.  Louise  s'éloigne  et  va  à  la  cuisine  pendant 
que  son  père,  près  du  feu,  relit  la  lettre.  Mais,  voici 
la  mère,  de  nouvelles  explications  éclatent,  le  père 
prendra  de  nouveaux  renseignements.  Tout  cela 
contrarie  la  mère  de  Louise  qui  ne  veut  pas  qu'mi 
«  fainéant  »  rentre  chez  elle.  Elle  connaît,  du  reste, 


M.    Hexri  Seguin 
(Le  Père) 


sur  lui  des  infamies  !  et  Louise  a  à  peine  protesté 
qu'elle  reçoit  une  maîtresse  gifle.  Le  père  s'inter- 


—  40  — 

pose,  il  éloigne  sa  femme.  Louise  pleure,  son  père 
revient  à  elle  plein  de  bonté,  pendant  que  la  mère 
s'en  est  allée  bougonner  dans  la  cuisine.  Ce  sont 
alors  de  tendres  conseils  et  de  sages  avis 

0  mon  enfant,  ma  Louise,  tu  sais  combien  nous  t'aimons  ! 

Si  nous  sommes  prudents,  vis-à-vis  de  ceux  qui  te  remarquent, 
c'est  qu'arrivés  au  bout  du  chemin  que  tu  vas  gravir,  nous  en 
connaissons  toutes  les  misère%! 

A  ton  âge,  on  voit  tout  beau,  tout  rose!...  Prendre  un  mari 
c'est   choisir  une  poupée. 

Oui,  une  j^oupée  !  malheureusement,  ces  poupées-là,  ma  fille, 
vous  font  parfois  pleurer  bien  des  larmes. 

Pendant  tous  ces  doux  mots,  la  mère,  de  la  cui- 
sine, ne  se  lasse  de  redire  d'un  air  moqueur  les  pa- 
roles de  Julien. 

LE    PÈRE 

Louise,  si  je  repousse  sa  demande,  me  promets-tu  de  l'oublier? 
Promets-tu  d'obéir  en  fille  sage  à  notre  volonté  ? 
Ah  !  si  tu  devais  un  jour  renier  ma  tendresse,  sache  bien  que, 
privé  de  toi,  je  ne  pourrais  vivre...  ô  mon  enfant,  ma  Louise  ! 

LOUISE  (émue  et  pleurant). 

Père,  toujours,  je  vous  aimerai. 

LE  PÈRE  (Pressant  Louise  sur  son  cœur  et  sau- 
nant de  pitié). 

Allons,  enfant,  sèche  tes  belles  mirettes  ! 

Puis,  il  lui  demande  de  lui  lire,  comme  tous  les 
jours,  son  journal.  Louise,  avec  effort,  accepte. 

A  la  pendule  dix  heures  sonnent.  Elle  prend  le 
journal,  va  s'asseoir  près  de  la  lampe  et  commence 
sa  lecture  d'une  voix  étranglée  de  sanglots  ;  le 
père  la  regarde  en  souriant. 


41  — 


LOUISE 


«    La  saison  printanière  est  des  plus  brillantes.   Paris  tout  en 
fête...   » 

Elle  .sanglote. 
Paris  /... 

Et  le  rideau  se  referme  lentement  sur  ce  dernier 
mot. 


^i^ 


ACTE  DEUXIEME 

PREMIER  TABLEAU 
Les  Cris  dj  Paris    (1) 

Un  carrefour  au  bas  de  la  butte  Montmartre.  A 
gauche,  un  hangar  ;  à  droite,  une  maison  et  un 
cabaret.  Au  fond,  à  droite,  mi  escalier  montant. 
Au  fond,  à  gauche,  un  escalier  descendant.  .\u 
loin,  à  droite,  la  Butte  ;  à  gauche,  le  faubourg. 

Sous  le  hangar,  une  laitière  prépare  son  étalage 
et  allume  son  feu  ;  près  d'elle  mie  fillette  plie  les 
journaux  du  matin.  A  droite,  près  d'une  poubelle 
renversée,  une  petite  chiffonnière  travaille  hâtive- 
ment, à  côté  d'elle  une  glaneuse  de  charbon  et, 
plus  loin,  un  bricoleur  fouillent  les  ordures.  Des 
ménagères  vont  aux  provisions. 

Le  rideau  s'ouvre  sur  ce  pittoresque  tableau 
matinal  ;  un  léger  brouillard  enveloppe  la  ville  qui 
dort  encore.  Ce  sont  les  lamentations  de  ce  pauvre 
peuple  que  nous  entendons,  les  gémissements  de  ces 
travailleurs,  les  plaintes,  les  rancœurs  et  les  désil- 
lusions, voire  même  les  envies  de  ce  triste  monde  ! 

Bientôt  arrive  le  Noctambule  —  personnage  mys- 
térieux toujours  à  la  recherche  de  jolis  minois.  Il 
rejette  bientôt  son  manteau  sur  l'épaule  et  apparaît 
séduisant,  tout  à  fait  joli  dans  un  costume  de  fête 
auquel  sont  piqués  quelques  grelots  de  folie.  Dans 
cette  demi  obscurité  il  semble  tout  baigné  de  lumière 
comme  une  fée. 


(1)  Décor  de  MM.  Devis  et  Lynen 


—  43  — 


Je  suis  le  Plaisir  de  Paris, 

Je  suis  le  Procureur  de  la  grande  cité. 

Le  chiffonnier  le  connaît  ce  procureur  fameux. 

Un  soir,  il  y  a  longtemps,  je  m'en  souviens  comme  si  c'était 
-d'Mer...  ici,  au  même  endroit...  il  m'est  apparu...  Hélas  !  il  n'était 
pas  seul  ce  jour-là  !  une  fillette  lui  donnait  la  main  et  souriait  à 
sa  chanson  !  C'était  ma  fille  ! 

Mais,  voici  un  premier  rayon  de  soleil,  et  déjà 
un  jeune  gavroche  est  aux  prises  avec  les  deux  gar- 
diens de  la  paix  qui  font  leur  ronde  habituelle. 


Mme  Jane  d"H.\sty 
(La  Mère) 

Le  brouillard  a  fait  place  au  jour  et  la  scène  est 
bientôt  remplie  de  jeunes  bohèmes,  peintres,  sculp- 
t eu rs ,  chansonniers , étudiants , poètes ,  ou  philosophes 


—  44  — 

—  au  milieu  desquels  nous  découvrons  Julien  qui 
montre  à  ses  amis  la  maison  où  sa  Louise  travaille. 

Sa  mère  l'accompagnera  jusqu'à  cette  porte...  Sitôt  disparue, 
je  m'élance...  je  rattrape  Louise,  et  si  ses  parents  refusent...  je 
l'enlève  ! 

Ce  qui  fut  dit  fut  fait,  la  mère  et  la  fille  traversent 
la  place  et  se  séparent  bientôt  après.  Julien  se  préci- 
pite dans  la  maison  à  la  suite  de  Louise  qu'il  ramène 
en  scène  aussitôt.  L'amoureuse  ne  veut  point  fuir 
encore,  elle  craint  d'abréger  les  jours  de  son  cou- 
rageux père  qu'elle  aime  tant.  Elle  l'embrasse 
cependant  avec  effusion  en  lui  jurant  d'être  sa 
femme.  Julien  s'éloigne  avec  tristesse  pendant  que 
de  tous  les  coins  de  Paris  montent  les  cris  des  mar- 
chands. Et  ce  tableau  prend  fin  par  cette  délicieuse 
phrase  : 

Du  mouron   pour  les  p'tits   oiseaux  ! 

DEUXIÈME   TABLEAU 
L'atelier  (1) 

Un  atelier  de  couture  ;  les  ouvrières  autour  des 
tables  travaillent  en  caquetant  ;  quelques-unes 
chantent  ;  près  du  mannequin,  deux  ouvrières 
plissent  une  jupe  ;  l'apprentie,  couchée  à  terre,  ra- 
masse les  épingles  ;  une  ouvrière  travaille  à  la  ma- 
chine. 

Tableau  pris  absolument  sur  le  vif  et  charmant 
de  naturel.  Louise  travaille  au  bout  de  la  table  de 
gauche,  elle  a  une  attitude  indifférente,  qui  fait 
dire'  à  ses  petites  compagnes  qu'elle  est  amoureuse. 

Ah  !  oui,  amoureuse  elle  l'est,  car  Julien  a  à 
peine  chanté  sous  les  fenêtres  de  l'atelier, 

Les  fleurs  du  beau  domaine 
S'avivent  chique  soir, 
Mais  l'insensible  reine 
Ne  daigne  s'émouvoir. 


(1)  Décor  de  MM.  Devis  et  Lynen. 


—  45  — 

qu'elle  n'hésite  plus,  se  dit  malade,  et  quitte  l'atelier 
pour  retourner  dans  les  bras  de  son  adoré.  Les 
ouvrières  sont  en  joie  et  l'apprentie  se  roule  à  terre 
en  s'écriant  : 

Ils  partent  en  promenade  ! 


V|C 


ACTE  TROISIEME 
Sur  la  Butte.  —  Le  couronnement  de  la  Muse(l) 

Un  jardinet  au  faîte  de  la  butte  Montmartre.  A 
gauclie,  une  petite  maison  sans  étage  avec  perron 
et  vestibule  découvert.  A  côté  de  la  maison,  à 
r avant-scène,  mi  mur  coupé  d'une  petite  porte.  A 
droite,  des  échafaudages.  Au  fond,  une  haie  ;  entre 
la  haie  et  les  échafaudages,  une  porte  à  claire-voie. 
Un  sentier  extérieur  côtoie  la  haie  ;  au-delà  s'é- 
tagent  les  toits  des  maisons  voisines.  Au  fond,  l'im- 
mense panorama  de  Paris.  Le  crépuscule  est  immi- 
nent. 

Au  lever  du  rideau.  Julien,  assis  près  de  la  mai- 
son, semble  plongé  dans  une  méditation  heureuse. 
Accoudée  sur  la  rampe  du  perron,  Louise  sou- 
riante  le  regarde  amoureusement,  puis  s'approche. 

C'est  1" éternel  duo  d'amour  :  ils  sont  heureux  ! 
Louise  chante  son  réel  Ijonheur  : 

Au  jardin  de  mon  cœur  règne  une  joie  nouvelle  ! 

Ce  sont  les  souvenirs  d'autrefois,  que  l'on  rap- 
pelle avec  plaisir,  les  reproches  des  parents,  les 
semonces  maternelles  et  les  sages  avis  du  père  que 
l'on  se  répète.  Julien  avec  conviction,  déclare  ses 
principes,  ce  que  nous  pourrions  en  quelque  sorte 
appeler  la  synthèse  de  l'œuvre  et  que  Charpentier 
développe  avec  une  maîtrise  véritable. 

Tout  être  a  le  droit  d'être  libre, 
Tout  cœur  a  le  devoir  d'aimer. 


il)  Décor  de  M.  Dubosq. 


—  47  — 

Plus  loin  nous  trouvons  : 

Paris  !  Paris  !  Splendeur  première  ! 
Paris  !  ville  de  force  et  de  lumière  ! 

Paris  !  ô   Paris  ! 
Cité  de  joie  !  cité  d'amour,  sois  douce  à  nos  amours  ! 

Protège  tes  enfants  ! 
Garde-nous  !  Défends-nous  ! 

La  nuit  se  fait  peu  à  peu,  Paris  s'illumine  lente- 
ment. Les  amants,  extasiés,  immobiles, comme  dans 
l'enchantement  du  rêve  glorieux  d'avenir  qui  se 
lève  devant  eux,  tendent  les  bras  vers  la  Ville. 

Paris  semble  fêter  les  amants,  ce  n'est  plus  qu'un 
foyer  de  lumière  !   Devant  ce  magnifique  tableau 
de  la  grande  Ville,   les  amants  retombent  sur  le 
banc  de  verdure  et  s'étreignent  avec  extase. 
—  Tu  m'aimes  ? 
— ■  Je  t'aime  ! 

L'éternel  duo  d'amour,  toujours  sublime. 
Louise  et  Julien  se  dirigent  bientôt  vers  la  mai- 
son. Indifférents  à  tout  ce  qui  les  entoure,  les  yeux 
dans  les  yeux,  les  lèvres  appelant  les  lèvres  ,  ils 
«montent  lentement  le  peiTon.  Des  appels  lointains 
de  trompettes  se  font  entendre.  D'un  geste  passionné 
Louise  entraîne  Julien  dans  la  maison.  Ce  sont 
maintenant  des  roulements  de  tambours  lointains. Un 
bohème  apparaît  sur  le  sentier  ;  il  saute  la  haie, 
se  dirige  vers  la  maison,  voit  la  fenêtre  éclairée  et 
sonne  un  appel  vers  la  ville.  Un  autre  bohème  surgit 
de  la  même  manière  ;  le  premier  va  à  sa  rencontre, 
il  lui  montre  la  fenêtre  dont  la  lumière  s'éteint  subi- 
tement. 

Il  ouvre  la  porte  à  trois  camarades  porteiu-s  d'un 
paquet  volumineux,  qu'ils  déballent  en  hâte.  Us 
en  tirent  des  oriflammes,  des  draperies,  des  lan- 
ternes vénitiennes,  dont  ils  décorent  la  façade  et 
le  perron  de  la  maison.  Au  loin,  retentissent  des 


—  48  — 

clameurs,  des  chants,  des  fanfares  de  fête.  Les  lu- 
mières de  la  ville  semblent  s'avancer  vers  la  Butte. 
Peu  à  peu,  les  badauds  se  massent  à  l'entrée  du 
jardin,  (les  gueux  apparaissent,  grimpés  sur  les 
ccliafaudages  des  maisons  voisines  et  sur  le  mur 
de  clôture.  Dans  la  rue,  placée  en  contre-bas,  on 
voit  passer  des  lampions  et  les  lumières  des  bohè- 
mes. Quelques  grisettes  précèdent  la  bande  et  vont 
se  placer  sur  le  perron.  Les  bohèmes,  bizarrement 
tra\'estis,  entrent  en  farandole  et  font  plusieurs 
fois  le  tour  du  jardin,  gambadant,  sautant,  et  se 
livrant  à  mille  excentricités.  A  la  porte  de  l'enclos 
apparaît  le  cortège  du  Plaisir.  Sur  une  «  sedia  n 


Meiie  Jane  Maubourg 
(Irma) 

portée  par  les  Filles  de  joie,  le  Noctambule,  costu- 
mé en  Pape  des  fous,  entre  solennellement.  C'est  le 


—  49  — 

Couronnement  de  la  Muse,  Louise  est  couronnée 
Muse  de  Montmartre.  La  voici  qui  paraît  sui^ 
le  perron,  toute  rougissante. Ses  amies  s'empressent 
autour  d'elle.  On  l'acclame.  Tout  le  monde  se  place 
en  demi  cercle  derrière  elle  et  voici  qu'au  centre, 
apparaît  la  Danseuse. 

On  va  procéder  au  couronnement. Le  Pape  des  fous 
se  lève,  salue  ironiquement  la  foule  à  droite  et  à 
gauche,  esquisse  quelques  entrechats,  gambade 
autour  des  grisettes  et,  après  une  pirouette  finale, 
fait  un  geste  mystérieux  à  la  Danseuse.  Celle-ci, 
comme  suggestionnée,  tourne  sur  elle-même,  s'a- 
vance vers  lui.  Les  grisettes  prennent  part  à  la 
danse  et  envoient  à  Louise,  d'une  rapide  poussée,  la 
Danseuse  ;  c'est  comme  une  flèche  lancée  (T'un  arc. 

Le  Pape  des  fous  chante  alors  : 

0  Jolie! 

Sœur  choisie  ! 

Harmonie  et  beauté  ! 

Poème  de  clarté  ! 

Gente  fillette  de  Paris 

en  qui  revivent   Juliette,   Ophélie, 

0  charmante. 

Muse  clémente 

De  tes  chevaliers  reçois  l'hommage  ! 

Pendant  cette  romance,  la  danseuse  cueille  des 
roses  aux  mains  des  enfantvS,  en  fait  une  gerbe, 
puis  monte  lentement  les  degrés  du  perron,  s'incline 
devant  Louise,  lui  offre  ses  fleurs.  Les  grisettes 
drapent  sur  les  épaules  de  Louise  le  chàle  blanc 
brodé  d'argent,  emblème  de  la  royauté. 

Louise,  acceptes-tu  d'être  muse  de  la  Butte  sacrée? 

Louise  accepte.  Un  vieux  bohème  s'avance  lente- 
ment. Les  tambours  nihment  son  chant. 


—  50  — 

Au  nom  de  la  sacrée  Bohème 
Je  te  fais  Reine 


Sois  accueillante  a-.ix  affamés 
De  pain  et  de  beauté 
Garde  ta  foi 
Au  bien  aimé  ! 
Ris-toi  des  lois 
Et  des  bourgeois. 
Contre  tous,    défends  ta  lil)erté 
Sois-nous  fidèle. 

JULIEN 

O  jolie  ! 
Sœur  jolie 
Je  t'aime. 

LOUISE 
Je  t'aime. 


M.  Ernest  Forgevr 
(Le  Noctambule) 

Apothéose  !  Orgueilleusement  enlacés,  les  deux 
amants  sourient  à  la  foule. 

Mais  une  rumeur  vient  du  fond  de  l'enclos.  La 
foule  s'écarte  avec  stupeur.  Un  grand  silence  se 
fait.  Sur  le  seuil  du  jardin,  la  mère  de  Louise,  im- 


—  51  — 

mobile,  hésitant  à  entrer,  apparaît  comme  le  fan- 
tôme de  la  souffrance. 

Le  Pape  des  fous  se  sauve  en  ricanant,  suivi 
des  filles  de  joie  ;  les  porteurs  d'étendards,  les  musi- 
ciens et  les  danseuses  disparaissent  également. 

La  mère  s'avance  avec  timidité,  comme  éblouie 
par  les  lumières.  Les  grisettes  entourent  Louise 
défaillante.  La  foule  surprise  s'écarte  avec  pitié. 
Le  père  de  Louise  est  malade,  et  la  mère  vient 
supplier  Julien  de  laisser  revenir  sa  fille  chez  eux. 
Elle  lui  assure  qu'elle  pourra  revenir  quand  elle  le 
voudra,  Julien  accepte  avec  tristesse.  Sa  douleur 
rend  Louise  indécise,  mais  voici  que  passe  dans 
le  lointain   le  chiffonnier. 

Un  père  cherche  sa  fille 

la  plainte  de  ce  brave  homme  la  décide,  elle  part 
avec  sa  mère,  pendant  que  Julien  répète  aux  échos 
son  joli  chant  : 

0  jolie  ! 


ACTE  QUATRIEME 


Intérieur  d'ouvriers 


Même  décor  qu'au  premier  acte.  C'est  Tété,  la 
maison  et  la  terrasse  de  Julien  ont  disparu  et  l'on 
voit  au  loin  Paris  resplendissant. 

Le  père  est  assis  près  de  la  table,  la  mère  dans 
la  cuisine  fait  la  lessive.  A  travers  la  porte  vitrée 
on  aperçoit  Louise  dans  sa  chambre.  Elle  travaille 
près  de  la  fenêtre  ouverte. La  mère,  un  bol  de  tisane 
à  la  main, s'approche  de  son  mari  et  l'invite  à  boire. 
Celui-ci,  les  yeux  fixés  sur  Louise,  semble  ne  pas  la 
voir.  Louise  se  lève,  pleure  en  regardant  Paris,  le 
père  la  contemple  avec  ime  émotion  croissante. 

Ah  !  soit  maudit  le  voleur  d"amour  qui  de  notre  fille  fit  pour 
nous  une  étrangère  :  le  ravisseur  dont  le  caprice  d'un  jour  nous 
cause  tant  de  larmes,  et  change  le  foyer  de  calme  et  de  joie  en 
enfer  de  discorde  et  de  haine. 

La  mère  appelle  Louise, elle  vient,  le  père  lui  tend 
les  bras,  elle  passe  sans  même  jeter  un  coup  d'œil 
sur  lui.  Quelques  instants  après,  la  mère  l'envoie 
souhaiter  le  bonsoir  à  son  père.  Louise  lui  présente 
son  front,  le  père  la  saisit  avec  violence,  la  serre 
contre  lui,  l'embrasse  longuement.  Sans  lui  rendre 
son. baiser,  elle  se  dégage  et  s'éloigne  froidement. 
Le  père  tend  ses  bras  vers  elle,  l'attire  à  lui  et  la 
ramène  près  de  la  table.  Il  la  berce  comme  une 
enfant. 


—  53  — 

N'es-tu  plus  la  fille  de  mon  sang 
Reste...  repose-toi...  comme  jadis,  toute  petite... 

L'enfant  dormira  bientôt. 

Si  la  p'tite  enfant  est  sage 

elle  aura  une  belle  image 

do-do 

l'enfant  do. 

Mais  renfant  n'est  pas  sage  et  voilà  qu'elle  ré- 
clame sa  part  de  bonheur.  Sa  mère  a  promis  qu'elle 
retournerait  près  de  Julien. 

Le  père  se  fâche,  Louise  se  révolte. 

Tout  être  a  le  droit  d'être  libre, 
Tout  cœur  a  le  devoir  d'aimer  ! 

L'ouvrier,  de  plus  en  plus  furieiLX,  saisit  une 
chaise  et  la  jette  après  sa  fille. 

Pendant  ce  temps  Paris  s'illumine,  Paris  devient 
de  plus  en  plus  attrayant. Aussi  Louise  ne  peut  y 
résister   et  appelle  la  grande  Cité  : 

Paris  !  Paris  !  Fête  éternelle  du  plaisir. 
Au  secours  de  la  Pille,  la  Ville  viendra-t-elle? 

Au  paroxysme  de  la  colère,  le  père  ouvre  la  porte 
comme  pour  la  jeter  dehors.  Louise,  tremblante, 
apeurée,  hésite  à  sortir  et  court  à  travers  la  cham- 
bre.Le  père  la  poursuit  voulant  la  battre,  Louise 
affolée  s'enfuit. 

La  fille  partie,  le  père  regarde  autour  de  lui...  Sa 
colère  tombe...  Il  regrette  et  s'élance  vers  l'escalier. 
Il  appelle  sa  Louise.  Trop  tard  !  La  mère  se  relève 
court  à  la  fenêtre  qu'elle  ouvre  et  regarde  dans  la 
nuit.  L'ouvrier  terrassé  par  la  douleur,  s'avance 
lentement,  titubant,  s'accrochant  aux  meubles.  Il 
tend  le  poing  vers  la  Ville  et  s'écrie  avec  douleur  : 

Oh  !  Paris  I  !  ! 


Paris  joue  certainement  le  plus  grand  rôle  dans 
Louise.  Nous  le  trouvons  dans  toute  la  partition. 
Non  seulement  le  décor  nous  en  montre  le  côté 
grandiose  ou  lamentable,  mais  les  cris  de  ses  rues, 
ses  refrains,  se^  chants,  nous  en  imprègnent  tota- 
lement. 

Ces  naïfs  cris  de  Paris,  qui  semblent  papillonner 
autour  de  Louise  et  de  Julien,  ont  certes  leur  signifi- 
cation dramatique.  Ecoutez  le  cri  de  la  canneuse  ; 
n'est-ce  pas  le  leit-motif  du  désir  ?  Celui  de  la  mar- 
chande de  carottes,  le  leit-motif  de  l'amour  triom- 
phant ;  la  flûte  du  chevrier,  le  leit-motif  de  l'appel 
au  plaisir  et  à  l'amour  ;  celui  du  marchand  de 
mourron,  le  leit-motif  de  la  ville  accueillante  aux 
jeunes  amants  ?  Le  cri  <(  Voilà  l'plaisir  »  qu'on  en- 
tend pour  la  première  fois  quand  le  Noctambule 
se  dévoile,  circule  dans  la  trame  symphonique  de 
l'œuvre  et  devient  le  thème  initial  de  la  marche  du 
couronnement  de  la  Muse.  Le  personnage  important 
après  Paris,  c'est  le  Père,  la  victime  de  Paris  joie 
de  vivre,  comme  le  dit  très  justement  Henri  Ra- 
diguier  (1).  Il  a  aussi  son  leit-motif  qui  se  déve- 
loppe lorsqu'il  entre  au  premier  acte  et  que  toutes 


(l)  La  Rampe,  n   17.  16  avril  1900 


ïts  mémoires  retiemient,  parce  que  tous  les  cœurs 
sont  émus  par  sa  simplicité  grandiose.  Ce  leit-motif 
est  une  longue  phrase  où  l'on  retrouve  parfaite- 
ment la  bonté  de  l'homme,  la  tendresse  du  père, 
le  bonheur  du  foyer  où  l'on  se  repose  des  fatigues 
de  la  journée  dans  le  silence  de  la  mansarde,  près 
de  la  femme  qui  cuisine,  près  de  la  fille  qui  sourit  ; 
cette  phrase  dessine  aussi  bien  un  caractère  qu'elle 
peint  un  tableau. 

Puisque  nous  «n  sommes  aux  leit-motifs  citons 
encore,  parmi  les  principaux,  la  phrase  d'entrée  de 
Julien  qui  caractérise  parfaitement  l'ardente  pas- 
sion des  premières  amours  et  dont  l'arpège  éclate 
avec  une  intense  puissance  dramatique,  au  dernier 
acte,  quand  Louise  hallucinée  s'offre  à  son  amant  ; 
puis  la  johe  phrase  de  Louise, au  début  du  troisième, 
caresse  qui  deux  fois  dans  le  drame  apaise 
la  cglère,  lorsque  Julien,  après  s'être  élevé  contre 
"Texpérience, regarde  sa  bien-aimée,  lorsque  le  père, 
après  s'être  élevé  contre  la  fatalité,  regarde  sa 
fille. 

L'étude  de  la  partition  de  Louise  est  captivante 
à  plus  d'un  titre.  On  a  déjà  noirci  pas  mal  de  papier 
à  propos  du  drame,  on  en  noircira  encore  tout  au- 
tant à  propos  de  la  musique...  mais  un  peu  plus 
tard,  parce  que  les  musiciens  n'écrivent  pas  et 
parce  que  les  littérateurs  en  sont  encore  à  déchiffrer 
Tristan  et  Iseiilt. 

Gustave  Charpentier,  penseur  doué  de  la  faculté 
d'incarner  l'idée  dans  un  symbole, a  le  style  simple, 
énergique,  coloré  de  ceux  qui  ont  quelque  chose  à 
dire,  qui  sont  décidés  à  le  dire  franchement  et  qui 
veulent  être  compris  ;  tout  ce  qui  seml3le  de  la  re- 
cherche n'est  là  que  pour  ajouter  à  l'expression 
de  la  pensée,  jamais  ce  n'est  une  vaine  fantaisie 


—  56  — 

d'artiste  soucieux  de  mettre  en  évidence  son  liahi- 
leté.  Il  y  a  dans  Louise  des  dessins  mélodiques, 
des  rythmes,  des  timbres,  qui,  par  leur  imprévu, 
peuvent  arrêter  les  curiosités,  mais  ils  sont  si  juste- 
ment inspirés  par  l'originalité  de  la  pensée  et  si 
naturellement  justifiés  par  la  situation  dramatique 
que,  à  la  représentation,  celui-là  seul  s'y  attarde 
qui  est  plus  capable  de  critique  que  d'émotion. 

Quant  à  la  foniie,  elle  appartient  à  Gustave  Char- 
pentier ;  les  gens  de  théâtre  qui  n'admettent  que 
Wagner  ou  qui  n'admettent  que  Meyerbeer,  Verdi, 
Gounod,  devront  se  consoler  réciproquement  ;  les 
gens  libres  de  préjugés  constatent,  qu'elle  laisse 
place,  et  au  théâtre,  et  au  chant,  et  à  la  symphonie  ; 
ils  n'en  demandent  pas  davantage,  et  beaucoup 
estiment  même  qu'en  l'instaurant,  le  poète  musi- 
cien de  Louise  n'a  pas  eu  seulement  le  mérite  d'oser 
marcher  seul  et  libre  dans  une  voie  nouvelle  où  il 
risquait  de  ne  pas  être  suivi,  mais  qu'il  a  aussi  la 
gloire  d'avoir  montré  que  la  symphonie  et  le  chant 
pouvaient  se  concilier  avec  le  théâtre  tel  que  nous 
le  comprenons. 

Le  problème  est  résolu  de  façon  particulièrement 
ingénieuse  au  point  de  vue  chant  ;  car  il  y  a  dans 
Louise  ce  qu'on  appelle  des  airs,  des  chœurs,  et 
cependant  jamais  l'action  ne  languit,  jamais  l'au- 
diteur n'éprouve  la  sensation,  regrettablement 
connue,  d'être  subitement  transporté  de  la  salle 
de  théâtre  dans  la  salle  de  concert.  On  remarque, 
en  effet,  que  les  chœurs  et  les  airs  de  Louise  sont 
de  l'immobilité  agissante  ;  ils  marquent  le  pas,  pour 
ainsi  dire,  et  l'auditeur  ressent  que  ce  n'est  point 
pour  un  repos  inutile  ;  ils  ne  sont  pas  le  traditionnel 
arrêt  net,  sans  autre  raison  que  l'exessive  complai- 
sance du  dramaturge  envers  le  musicien. 


—  57  — 

Lorsque  Louise  dit  à  Julien  le  bonheur  de  sa  vie 
que  l'amour  a  fleurie,  lorsque  Julien  dit  à  Louise 
l'émerveillement  de  sa  première  rencontre  avec 
elle,  lorsqu'il  maudit  l'odieuse  Expérience,  lorsque 
le  père  médite  sur  les  tristesses  de  sa  vie,  lorsqu'il 
berce  sa  fille,  on  se  trouve  en  présence  d'airs  ; 
lorsque  les  masses  chorales  de  la  foule  se  répon- 
dent, lorsque  les  ouvrières  s'abandonnent  à  une 
commune  rêverie,  quand  se  tait  la  voix  de  Julien 
qui,  par  la  caresse  de  son  chant,  a  éveillé  leur 
commune  aspiration  vers  la  tendresse,  vers  le  plai- 
sir fascinateur  dont  le  poète  a  voulu  montrer  l'irré- 
sistible puissance  sur  les  êtres,  on  se  trouve  en 
présence  de  chœurs.  Mais,  ces  airs  et  ces  chœurs 
ne  sont  pas  des  morceaux  de  musique  indifférents 
à  l'action,  ils  y  participent  et  n'enrayent  pas  l'essor 
du  drame. 

Il  reste  à  ajouter  que  la  sobriété  de  l'orchestre, 
dont  la  puissance  ne  se  manifeste  que  dans  les  pré- 
ludes et  les  moments  lyriques,  puis  aussi,  l'écriture 
des  voix  qui  chantent  surtout  dans  le  médium,  per- 
mettent à  la  parole  des  interprètes  de  parvenir 
très  distincte  à  l'oreille  des  spectateurs. 

Tout  cela  constitue  des  nouveautés  bienfaisantes 
qui  porteront  leur  fruit  et  feront  date  dans  l'Histoire 
de  la  Musique. 


Opinions  de  la  ymsso^ 

parisienne 


Si  l'on  fait  le  compte  des  éléments  mis  en  pi'ésence,  on 
reconnaît  ceci  :  le  premier  et  le  dernier  acte  sont  assez 
serrés  el  conformes  au  sujet  ;  les  deux  autres  sont  décousus, 
artificiels,  constitués  par  des  épisodes  pittoresques,  suivant 
la  poétique  des  Italiens  d'à  présent.  Les  caractères lTri([ues 
de  l'action  ne  s'élèvent  pas  au-dessus  du  niveau  ordinaire... 

Du  style  littéraire  je  ne  dirai  qu'un  mot  :  il  est  en  prose 
plus  ou  moins  rythmée  pour  la  musique  ou  en  vers  d'un 
«  décadentisme  »  négligé... 

C'est  dans  la  musique,  heureusement,  que  M.  Charpen- 
tier se  relève.  Le  musicien,  en  lui,  est  incontestahlement 
doué.  11  a  le  sens  de  la  vie  et  parfois  le  sens  de  la  poésie... 
Sa  personnalité  m'apparait  complexe.  Toutefois  elle  existe. 

L'imagination  mélodique  ne  lui  manque  assurément 
pas,  je  constate  également  que  son  orchestration,  un  peu 
sourde  par  place,  a  maintes  particularités  intéressantes. 

[Le  Gaulois.)  Fourcaud. 

Malgré  tous  ces  défauts  la  pièce  de  M.  Charpentiei'  n'est 
pas  ennuyeuse,  ou  ne  l'est  que  rarement.  Mais  est-ce  hien 
à  elle-même  qu'elle  doit  cette  heureuse  fortune,  ou  hien 


—  Dg  — 

esl-ce  à  la  musique  ?  Celte  musique,  que  je  n'aime  point 
toujours,  a  une  qualité  éclatante  :  c'est  la  vie,  une  vie 
abondante,  soujJe,  qui  circule  dans  toute  l'œuvre  comme 
le  sang,  qui  colore  et  échauffe  tout,  qui  anime  les  figures 
vagues  et  pâles  du  poème,  leur  prête  des  traits,  des  gestes, 
un  caractère,  qui  rend  sans  cesse  divers  et  divertissant  le 
spectacle  de  la  scène  et  le  développement  de  l'action.  Et 
cette  vie  n'est  pas  tout  extérieure,  comme  l'animation  des 
Italiens:  elle  a  quelque  chose  de  plus  subtil  et  de  plus 
pénétrant,  bien  qu'elle  ne  soit  pas  aussi  profonde,  aussi 
intime  qu'on  le  pouri'ait  souhaiter. 

Elle  ne  s'exprime  pas  non  plus  par  les  movens  plus  ou 
moins  vulgaires  et  superficiels  qu'on  voit  employer  dans 
les  diverses  Tïe  de  Bohème  des  compositeurs  transal- 
pins :  M.  Charpentier  est  un  tout  autre  musicien  que 
M.  Leoncavallo  ou  que  M.  Puccini.  Sa  personnalité  musi- 
cale, telle  qu'elle  se  révèle  dans  Louise,  est  d'ailleurs 
étrangement  complexe  et  déconcertante.  Tout  d'abord 
selon  quelle  méthode  a-t-il  construit  sa  partition  ?  Tantôt 
il  use  de  leitmoiive  ei  tantôt  il  s'en  abstient. 

Parmi  les  thèmes  qu'il  emploie,  il  en  est  qu'il  développe; 
il  en  est  d'autres  qu'il  se  contente  de  répéter  à  satiété. 
Tels  passages  font  songer  aux  Maîtres  chanteurs,  tels 
autres  à  M.  Massenet.  tels  autres  encore,  presque  dépour- 
vus d'art  et  de  musique  véritable,  sont  des  imitations 
rigoureusement  exactes  des  chansons  que  l'on  chante  sur 
la  Butte  Montmartre.  Tout  cela  se  découpe  en  une  foule 
de  petits  fragments:  tout  cela  manque  d'unité,  de  solidité 
vraie  et  de  véritable  beauté  de  forme.  L'architecture  des 
morceaux  est  le  plus  souvent  fantaisiste  et  déséquilibrée  à 
l'extrême;  l'harmonie,  souvent  piquante,  parfois  banale, 
parfois  soudainement  dure  et  laide,  n'a  point  de  logique 
suivie  ni  d'évolution  régulière.  L'orchestre,  jiresque 
toujours  intéressant  ou  captivant,  par  la  recherche  des 
timbres,  l'orchestre  divisé  à  l'extrême,  métamorphosé  à 
chaque  instant  dans  la  sonorité  de  l'un  ou  l'autre  instru- 
ment [lar  toutes  sortes  de  petits  artifices,  l'orchesti'e  tantô 
menu,   fluide,  agile  et  comme  voltigeant,  tantôt  é})ais  e 


—  60  — 

violent,  n'a  pas  d'ossature  fixe,  de  base  inébranlable.  Tout 
y  est  brillant,  adroit,  léger,  caressant  ou  bien  éclatant  ; 
mais  tout  y  est  en  l'air.  La  pensée  de  Beethoven  n'a  pas 
visité  un  instant  M.  Charpentier;  si  celle  de  ^\"agner  est 
parfois  venue  jusqu'à  lui.  il  s'est  borné  à  lui  em[>runter 
quelques  ap])arences,  quelques  ])rocédés  superticiels,  sans 
s'inspirer  jamais  de  la  forte  unité  de  son  arl. 

{Le  Temps.)  Pierke  Lalo. 

Louise  est  certainement  un  des  ouvrages  dont  on  aura 
le  plus  parlé  avant  leur  apjiarition.  Depuis  longtemps 
déjà,  nous  étions  entretenus  dans  une  anxiété  croissante, 
au  sujet  de  cet  opéra,  par  des  demi-confidences,  par  les 
exigences  de  l'auteur  [lour  le  clioix  de  sa  princij)ale 
interprète 

Il  a  bien  positivement,  celui-là,  un  temi)érament  de 
musicien,  ot  toutes  les  fois  qu'il  se  trouve  en  face  d'une 
situation,  d'un  sentiment  pro[)re  à  être  mis  en  musique, 
toutes  les  fois  qu'il  veut  bien  ne  pas  se  jeter  dans  le  bizarre 
et  le  papillotant  pour  être  original  et  neuf  à  tout  prix, 
toutes  les  fois,  enfin,  qu'il  consent  à  ne  [tas  éparpiller 
outre  mesure  le  discours  musical,  à  bàlii'  un  morceau 
régulier  et  d'une  franche  ligne  mélodique,  alors  il  arrive  à 
écrire  des  pages  excellentes,  où  l'inspiration  est  souvent 
heureuse,  où  l'orchestration  est  toujours  très  savoureuse, 
où  ses  grandes  qualités  d'hai)ile  symphoniste  brillent  sans 
contestation  possible  et  donnent  à  ce  qu'il  écrit  une 
ampleur  singulière.  A  la  bonne  heure,  et  voilà  de  la 
musique,  —  à  la  différence  de  ce  que  nous  offrent  tant  de 
compositeurs  très  habiles  à  se  diminuer,  à  s'amincir  outre 
mesure...  Et  c'est  })Ourquoi  je  déplore  d'autant  \)\us  que 
M.  Chari)entier,  ])arfois,  semble  aller  sur  leurs  brisées 
quand  il  écrit  des  tableaux  aussi  morcelés,  aussi  peu 
consistants,  non  sans  beaucoup  d'adresse  et  de  couleur 
dans  les  détails,  que  celui  du  réveil  de  la  vie  quotidienne 
à  Montmartre.  Et  c'est  aussi  pourquoi  je  me  réjouis  quand 
je  vois  sortir  de  la  i)lume  d'un  musicien  français  une  jiage 
aussi  profondément  sentie,  aussi  touchante  que  celle  où  se 


—  61  — 

dépeint  la  tranquille  honnôleté  d'un  bon  ménage  d'ouvriers 
parisiens. 

[Journal  des  Débats.)  Adolphe  Jullien. 


La  brutalité  du  livret,  assez  pauvrement  bâti,  n'est  qu'à 
demi  palliée  par  une  partition  inégale,  à  la  fois  puissante 
et  menue,  superbe  quand  elle  s'émeut,  fàcbeusemènt 
papillotante  quand  elle  sourit,  où  l'incident  prédomine, 
encombrant,  agaçant  même;  mais,  néanmoins,  en  déjut 
de  la  violence  dans  la  couleur,  de  l'agitation  dans  le  mou- 
vement, du  vague  dans  le  symbolisme,  Louise  témoigne 
de  puissantes  qualités  d'émotion,  un  sens  descriptif  très 
particulier  et  une  musique  prenante,  toujours  en  éveil,  qui 
en  font  une  œuvre,  sinon  définitive,  au  moins  fort  intéres- 
sante. 

Sajiuel  Rousseau. 

Voici  une  des  manifestations  d'art  les  plus  curieuses,  les 
plus  significatives,  et  j'ajoute  les  plus  belles  qui  se  soient 
produites  au  théâtre  depuis  longtemps. 

Son  triomphal  succès  aidera,  je  pense,  nos  jeunes  com- 
positeurs à  vaincre  l'espèce  d'hésitation,  assez  naturelle  en 
somme,  dont  ils  témoignent  aujouj-d'hui. 

Le  poème  est  tantôt  très  émouvant,  très  grave,  tantô 
très  amusant,  très  ironique,  toujours  très  puissant  et  très 
humain.  La  musique  seule  lui  prête  sa  véritable  significa- 
tion. D'elle  surtout  émanent  les  sjm])oles  qui  l'élèvent  et 
l'élai'gissent;  elle  magnifie  cliacune  de  ses  pages,  en  fait 
l'œuvre  admirable,  qui  dès  aujourd'hui  met  M.  Gustave 
Charpentier  au  premier  rang  des  maitres  français...  Au 
point  de  vue  delà  forme,  i)ar  l'ai  rangement  sjmphonique 
des  thèmes,  par  l'écriture  de  l'orchestre  et  des  voix,  sa 
partition  est  d'une  indé[)endance  et  en  même  temps  d'une 
sûreté  prodigieuses.  Au  point  de  vue  de  l'idée, par  la  foi'ce 
expressive  des  motifs,  par  leur  transformation  caracté- 
ristique, elle  témoigne  de  la  part  de  celui  qui  l'a  conçue 
d'un  tempérament  d'artiste  hors  ligne. 


—  62  — 

Musicien,  M.  Char|)entier  l'est  grâce  à  sa  passion  de  la 
vie,  de  la  vie  immense  et  universelle,  de  la  vie  non  pas  seule- 
ment des  êtres,  mais  aussi  des  choses;  il  l'est  par  le  pou- 
voii'  de  poétiser  ses  sensations. 

{Le  Figaro.)  Alfred  Bru>-eau, 

Les  oreilles  bourdonnantes  encore  des  acclamations 
enfiévrées  qui  viennent  d'accueillir  le  nom  du  com]>ositeur 
jeté  au  public  par  l'admirable  Fugère,  tâchons  au  moins 
de  préciser  en  quoi  consiste  la  nouveauté,  je  ne  dis  pas 
l'inédit,  de  la  tentative  à  laquelle  M.  Albert  Carré  a  donné, 
chercheur  éclectique  et  qui  a  raison  de  l'être,  une  artisti- 
que et  somptueuse  hos])italité  :  ce  qui  a  dû  ahurir  les 
mânes  de  Favart,  c'est  la  résolution,  prise  par  Char- 
pentier, de  musicaliser  un  roman,  non  un  roman  légen- 
daire, lieuri  de  merveilleux,  non  pas  même  le  •'  roman 
romanesque  "  cher  à  Marcel  Prévost,  mais  un  roman 
moderne,  ou  du  moins  naturaliste,  que  vivent  encore, 
prolétaires  et  bohèmes,  les  provinciaux  de  la  région 
dénommée  Montmartre. 

Louise,  c'est  une  revendication  de  la  Musique,  qui, 
progressiste  insatia])le,  devient  de  plus  en  plus  exigeante  à 
mesure  qu'elle  se  perfectionne  comme  mojeu  d'expression, 
et  abuse  de  ce  que  nous  ne  pouvons  plus  nous  passer  d'elle 
pour  nous  envahir  sans  vergogne.  En  vérité,  je  vous  le  dis, 
les  temps  sont  proches  où  nous  devrons,  infortunés  jour- 
nalistes, noter  nos  chroniques  sur  cinq  lignes.  (Je  sais  des 
critiques  musicaux  qui  se  trouveront  bien  gênés,  i  Et  déjà 
Louise  lit  à  son  brave  charpentier  de  père  un  entrefilet  du 
Petit  Journal  en  ré  bémol.  Nos  enfants  verront  de 
belles  choses  ! 

Enattnedant,  sans  impatience,  l'éclosion  de  cet  avenir 
où  nous  uelirons  j)lus  quedes  feuilles  de  chant, risquons  une 
ou  deux  remarques  à  priori.  Et  d'abord,  tout  sujet  se 
prète-t-il  à  la  musique  ^Laissons  les  waguériens  protester 
et  l'épondons  oui,  —  à  condition  que  le  sujet  soit  l'àm 
même  des  personnages  mis  en  évidence  par  Je  scénario  qui 
n'aura  d'autre  but  que  d'extérioriser  l'état  de  cette  âme. 
La  petite  couturière  de  Montmartre  chante  autant  ([ue  la 


dame,  la  ti'ès  grande  dame  du  Faubourg;  parlant,  elle  a 
besoin  de  musique,  el  la  musique  est  une  expression  natu- 
relle et  nécessaire  de  ses  sentiments.  Seulement,  ô  compo- 
siteurs !  seulement  cette  musique  vaudra  ce  que  valent  ces 
sentiments.  Si  donc  vous  choisissez  j  our  protagonistes  des 
ouvriers  chariientiers  et  des  bobèmes,  vous  obtiendrez  une 
expression  musicale  adéquate  à  ces  sentimentalités  de 
prolos,  à  ces  mentalités  de  rapins,  du  moins  si  vous 
respectez  la  théorie  naturaliste  piônant  la  stricte  imitation 
de  la  vie  quotidienne.  Or,  cette  théorie,  l'auteur  de  Louise 
Ta  violée,  gaillardement. 

L'expression  musicale  propre  aux  indigènes  de  la  Butte, 
—  Delmet,  Montoja,  la  Cigale,  un  lot  de  valses  lentes,  et 
les  Cris  de  Paris  si  l'on  veut,  —  Charpentier  n'a  eu  garde 
de  l'omettre  dans  son  œuvre,  mais,  jjerspicace,  il  a  com- 
pris que  celte  menuaille  ne  suttirait  pas,  même  corroborée 
par  le  charme  des  décors  de  Jusseaume,  à  retenir  un 
citoyen  français,  ni  un  étranger  non  plus,  enclavé  quatre 
heures  d'horloge  dans  son  fauteuil  d'orchestre.  Aussi 
a-t-il  additionné  l'mne  montmartroise  d'un  peu  de  sou 
âme  à  lui,  beaucoup  plus  intéressante,  et  ce  mélange 
déroule^  On  n'imagine  pas  le  malaise  où  ce  disparate 
plonge  l'auditeur,  ahuri  devant  tant  d'éléments  divers, 
mis  à  la  gène  par  ces  tentatives,  toujours  renouvelées, 
presque  toujours  infructueuses,  pour  trouver  l'expression 
juste  entre  le  stvle  du  drame  Ivrique  (Massenel  revigoré 
de  Vvagner)  qui  hante  le  musicien,  et  le  style  de  la  Butte 
vers  quoi  tend  Louise,  inéluctablement.  A  certains 
moments,  l'on  s'y  [)erd,  la  compréhension  entre  deux 
selles  :  qui  me  dira  si  ce  noctambule  ingénument  symbo- 
lique, métamoriihosé  en  incarnation  du  Plaisir  parisien, 
avec  lampes  électriques  sur  le  thorax,  est  un  concej)t  de 
l'auteur  ou  de  l'overi-ier  père  de  Louise?  En  faut-il  faire 
honneur  au  Charpentier  qui  fait  chanter,  ou  au  chari)en- 
lier  qui  chante  ?  Cruelle  énigme  ! 

[L'Echo  de  Paris.)         Hexry  Galthier-Villars. 


—  G4  — 

Au  inomenl  de  mettre  sous  presse,  nous  trouvons  dans 
Y  Eventail, Viniéres&ani  organe  de  M.  F.  Rotiers,  la  repro- 
duction d'un  article  sur  Louise,  paru  dans  la  Presse,  qui 
ne  sera  pas  sans  intérêt  pour  nos  lecteurs: 

..  —  Ce  que  j'ai  voulu  faire  dans  Louise?  dit  Gustave 
Charpentier.  Ohîl'histoii'e  de  la  petite  Montmartroise  con- 
quise par  un  artiste  serait  tro})  courte  à  dire,  si  l'on  voulait 
simplifier  la  pièce  à  l'excès.  Mais  j'ai  essayé  de  mettre 
autre  chose  dans  ce  roman,  autour  de  cette  action  dont  le 
fond  est  vécu. 

'■  Louise,  j'ai  voulu  en  faire  le  poème  de  notre  jeunesse  à 
tous,  poètes  et  artistes,  peindi'e  les  désirs,  les  enthou- 
siasmes de  nos  vingt  ans,  quand  nous  rêvons  de  conquérii 
la  ville  immense  et  le  cœui'  de  la  fillette  voisine  dont  les 
rideaux  s'entr'ouvrent  parfois  pour  laisser  passer  un  sou- 
rire. Louise,  c'est  le  petit  monde  des  humbles,  des  souf- 
frants, des  laborieux,  vus  en  passant,  le  regard  d'envie 
des  miséreux  attentifs  aux  bruits  de  la  ville  en  joie.. 
Louise,  c'est  le  cœur  des  enfants  oublieux  "  pour  l'inconnu 
qui  passe  "  de  toute  l'affection  des  parents;  c'est  aussi  le 
cœur  des  itères  qui  ne  peuvent  se  résoudre  à  voir  dans 
leur  fille  une  femme,  un  être  qui  n'est  pas  leur  proi^riété, 
à  qui  ils  ne  suffisent  plus,  ec  qui  réclame  de  choisir  libo'e- 
7nent  sa  part  de  soleil,  sa  part  d'amour... 

='  L^ouise, c'est  encore, c'est  surtout  la  ville  élincelante, 
magique,  la  gi'ande  ville  qui  fascine  Louise  et  Julien  avec 
toutes  ses  })romesses  de  bonheur  inconnu. la  ville  complice 
des  amants  et  destructrice  du  foyer,  qui  par  les  voix 
sym])oliques  des  marchands  de  la  rue  (les  cris  de  la  rue 
se  transforment  musicalement  en  leitmoiif's)  célèbre  tour 
à  tour  les  es])oirs,  la  détresse,  le  triomphe  de  l'Amour, 
crée  l'atmosjdière  de  la  pièce,  intervient  mystériensement 
et  féeriquemont  dans  l'action,  halluciné  I.ouise.  vainc  la 
famille... 

•■  Un  atelier  d(!  couture,  les  [)elites  âmes  des  ouvi'ièi'es 
[larisiennes  si  gentiment  toquées  de  chifFcms  et  de  flonflons  ; 
une  fêle  joyeuse  au  sommet  de  la  Butte  en  l'honneur  de 
Louise,  cela  c'est  encore  Pai'is,  du  Pai'is  pittoi'csque,    et 


—  65  — 

cela  complèle  le  décor  d'aljsolue  modernité  que  je  voulais 
donner  à  ma  pièce. 

"  Telle  est  Louise  ! 

"  Ceux  qui  s'attendaient  à  ce  que  j'apporte  à  la  scène  je  ne 
sais  quelle  formule  de  grossier  naturalisme  musical,  ceux- 
là  seront  surpris,  déconcerlés  peut-être,  devant  ce  mélange 
de  réalisme  et  de  fantaisie  féerique.  Oui.  le  décor  de  Louise 
est  moderne.  Oui,  les  éléments  constitutifs  ou  épisodiques 
du  drame  sont  empruntés  à  la  réalité  la  plus  moderne,  la 
jilus  immédiate,  la  plus  ordinaire.  Car  j'aime  cette  vie 
qui  m'enioure.  cette  vie  de  la  rue  et  des  humbles;  je  la  sens 
j)rofondément  lyrique,  à  certaines  minutes  d'émotion  je  la 
sens  traversée  par  un  éclair,  par  un  large  couj'ont  de  mer- 
veilleux féerique.  Celte  émotion,  j'ai  tenté  de  la  faire  ])as- 
ser  dans  l'art.  J'ai  non  ])as  décrit  (comme  on  l'a  prétendu^, 
j'ai  traduit  dans  ma  langue  propre,  la  musique.  J'ai  été 
et  je  veux  rester  un  musicien.  Aussi  je  ne  veux  pas  de 
formules. 

"  La  théorie,  selon  moi,  doit  suivre  la  série  des  œuvies 
réalisées,  non  la  précéder. 

"  Je  vais  donc  où  la  musique  m'appelle,  dussé-je  tromper 
certains  classilicateurs  trop  pressés.  Il  n  y  a  qu'une  chose 
sûre,  c'est  que  je  ne  renierai  i)as  les  œuvres  que  j'aurai 
derrière  moi,  iiarce  qu'elles  auront  été  sincères  et  vécues. 
et,  au  moment  où  je  les  écrivais,  le  reflet  fidèle  de  ma 
iiensée  en  marche.  " 


Enfin.  La  Chronique  du  5  février  offre  l'intei-viev.- 
de  O.  Charpentier  que  voici  : 

L'argument  de  Louise  me  fut  fourni  par  les  souvenirs 
de  mes  pi'emières  années  parisiennes.  C'était  en  LSIK). 
deuxième  année  de  ma  rélégation  à  la  villa  Médicis.  Ayant 
terminé  la  Vie  du  poète  et  noté  les  hnpressions  de 
voyage,  dont  plus  tard,  à  Tourcoing,  je  fis  les  hnpres- 
sion  d'Italie  (quel  bon  collaborateur  que  l'éloignemenl 
des  choses!)  je  songeai  à  une  pièce  philosophique  où  les 
décors  et  les  personnages  concourraient  parallèlement  au 
dévelopi)emenl  d'un  drame  social. 


—  66  — 

Les  différents  aspects  de  la  vie  parisienne  avaient  laissé 
en  mon  àme  une  imi)i'ession  profonde  ;  leur  éloig-nement 
me  les  rendit  plus  cliers  encore.  Je  pris  la  petite  aven- 
ture qui  avait  illuminé  ma  vingtième  année  et  j'y  greffai 
mes  sensations  parisiennes.  J'j-  brodai  des  épisodes,  et 
pour  m'assurer  que  la  mise  en  musique  d'un  pareil  sujet . 
n'était  pas  une  folie,  comme  l'affir-maient  des  camarades, 
e  voulus  en  écrire  tout  de  suite  le  i)remier  acte  et  l'expé- 
dier à  l'Institut,  comme  dernier  envoi.  Des  amis  lurent  cet 
acte  à  mon  retour  de  Paris,  et  m'engagèrent  à  terminer  ma 
pièce,  tout  en  me  dissuadant  de  l'envoyer  à  l'Institut. 

«  Conserve  ta  belle  confiance,  me  dirent-ils.  Dans  ton 
œuvre,  bien  des  choses  nous  choquent,  heurtent  des  habi- 
tudes. Evidemment,  ton  instinct  t'entraîne;  ne  lui  fais  pas 
violence,  laisse-toi  conduire.  Tu  peux  être  tranquille, 
même  si  ton  esthétique  dramatique  parait,  au  public  comme 
à  nous,  un  peu  déconcertante,  ta  sacrée  musique  empor- 
tera le  morceau.  •' 

Et  voilà  l'histoire  de  Louise. 

Est-ce  à  dire  que  la  Louise  de  mon  roman  musical  soit 
la  photograi>hie  exacte  de  la  Louise  qui,  sur  la  Butte, 
devant  Paris,  me  prouva  son  amour?  Je  n'oserais  le  pré- 
tendre. 

La  jeune  ouvrière  aux  veux  vifs,  au  teint  mat,  dont  les 
cheveux  noirs  roulés  en  grosse  tresse  tombaient  sur  sa 
taille  longue  et  vigoureuse,  l'enfant  inquiète  et  hésitante 
dont  j'ai  fixé  la  pensée  aux  premières  pages  du  drame  : 

Je  vous  aime  tant 

Et  j'aime  tant  mes  parents, 

la   fillette  romanesque,  naïve  et  volontaire  en  qui  s'affolait 
le  désir  de  vivi-e  libie,  vous  la  devinerez  peut-être  en  lisant 
ma   partition,  mais  perdez  l'espoir   de  la  coimailre  telle 
qu'elle  réside  en  la  chambre  aux  souvenirs  de  mon. 
cœur. 

Pour  la  montrer  aussi  vivante  et  aussi  complexe  que  je 
la  •'  sens  »  encore,  il  faudrait  dix  actes  de  Louise  et 
mille  pages  de  partition. 


.^f^ 


BRUXELLES 
IMPRIMERIE  VANBUGGENHOUDT 

RUE    D'ISABELLE,    42 


ML       Nordi,  Jules 

^10  La  "Louise"  de  Gustave 

C4.18N6         Charpentier 


Music 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SLIPS  FROM  THIS  POCKET 


UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY